De Bordeaux au musée d’Orsay, l’exposition Rosa Bonheur en 7 chefs-d’œuvre

À l’occasion du bicentenaire de la naissance de la peintre Rosa Bonheur (1822-1899), le musée des Beaux-Arts de Bordeaux et le musée d’Orsay à Paris rendent hommage à celle qui révélait l’âme des animaux. Dans leur rétrospective événement, les institutions exposent ses chefs-d’œuvre afin de permettre aux visiteurs de contempler la diversité et la qualité de ses peintures, dessins et de ses expérimentations artistiques. Différentes thématiques sont abordées dans ses œuvres, tels que « les hommes et les bêtes au labeur » ou encore « la souffrance animale ». Connaissance des Arts vous propose une sélection de 7 chefs-d’œuvre à ne pas manquer lors de votre visite.

1. Hommes et bêtes au labeur

Au premier abord, le thème semble éloigné de l’univers habituel de Rosa Bonheur. Mais si on regarde attentivement l’ensemble de sa production, on constate qu’elle a réalisé un grand nombre d’œuvres qui rendent hommage au travail des hommes. L’artiste a pu observer les charbonniers en plein labeur. Il s’agit d’une activité ordinaire à l’époque, qui consiste à ramasser le bois pour le transformer en charbon. Sur ce dessin au fusain tout en dégradé de gris et de noirs, le personnage principal se détache nettement du nuage de fumée de bois brûlé de l’arrière-plan, sa silhouette apparaissant comme en ombre chinoise. L’œuvre est accompagnée d’une huile intitulée Les Charbonniers, qui montre un autre moment du travail. Les sacs de charbon de bois sont chargés sur la charrette. À son époque, Rosa Bonheur est loin d’être la seule artiste à se pencher sur ce type de sujet.

Rosa Bonheur, Les Charbonniers, 1880, fusain et craie blanche sur papier, 49,5 x 64,3 cm, Los Angeles, The Getty Center ©Agathe Hakoun

Le monde rural, le travail de la terre, intéresse le public. Mais chez elle – et la peinture présentée ici en apporte la preuve –, l’animal prime sur le reste. Pour certaines œuvres, l’artiste allait jusqu’à confier la réalisation du paysage à sa sœur, son frère ou sa compagne, pour se concentrer exclusivement sur les bêtes. Ici, la lumière se focalise sur les bovins, laissant dans l’ombre l’homme en train de s’affairer, debout dans la charrette. Ce tableau a été reproduit en lithographie faisant partie d’un album édité par Goupil, réunissant une série d’œuvres sur le thème des Pâturages. Les estampes ont largement contribué à populariser l’œuvre de Rosa Bonheur. Les clients, selon les moyens dont ils disposaient, pouvaient acheter une ou plusieurs lithographies, en noir et blanc ou en couleurs.

2. Hymne à la liberté

Malgré l’anachronisme, on serait tenté de dire que ce tableau est très cinématographique. Au cœur d’un paysage de l’Ouest américain, Rosa Bonheur décrit une communion parfaite entre l’homme et l’animal, idéal vers lequel elle voulait tendre. Les chevaux n’ont pas de mors et les deux personnages, presque nus, montent à cru. L’image est un hymne à la liberté. Rosa Bonheur est fascinée par la beauté sauvage des grands espaces. Sa vision est pourtant fantasmée. Elle ne s’est jamais rendue dans l’Ouest américain, mais s’est passionnée pour cet univers lors de la présentation du Wild West Show de Buffalo Bill et de sa troupe, venus se produire à Paris en 1 889 à l’occasion de l’Exposition universelle. Rosa Bonheur passe beaucoup de temps avec Buffalo Bill et rencontre Rocky Bear et Chief Red Shirt, les héros de ce tableau. Les deux hommes regardent dans des directions opposées, ce qui renforce l’impression d’immensité d’un paysage qui se poursuit bien au-delà de la toile. Le décor, d’une lumière solaire, est désert, pour donner davantage de présence aux chevaux et à leurs cavaliers.

Rosa Bonheur, Rocky Bear et Chief Red Shirt, 1889, huile sur toile, 63,5 x 101 cm, Tacoma Art Museum  ©Agathe Hakoun

Rosa Bonheur a fait poser Rocky Bear et Chief Red Shirt à Paris, multipliant les croquis. Après leur départ, il est probable qu’elle ait sollicité d’autres modèles de son entourage pour reprendre leurs poses. Savamment construits, ses tableaux résultent souvent de l’association de plusieurs images, ce qui rend particulièrement complexe la question du réalisme dans son œuvre. Elle observe, couche ce qu’elle voit sur le papier et recompose ensuite dans son atelier. À ses yeux, la réalité n’est pas une fin en soi. Mais il faut en donner le sentiment. Elle fait également usage de la photographie. Elle en reprend certaines caractéristiques, notamment dans sa manière de figurer de façon moins nette un second plan qu’un premier. C’est le cas ici, avec une extraordinaire précision de détail dans la représentation du sol, de l’herbe, du pelage des chevaux, et un horizon indéfini, sommairement esquissé, qui porte le regard dans le flou gris-bleu du lointain.

3. Rire de soi-même

Il s’agit sans doute de la part la plus intime de la production de Rosa Bonheur, et de l’une des découvertes les plus réjouissantes de l’exposition. Ces dessins satiriques, réalisés à quatre mains par Rosa Bonheur et Paul Chardin, étaient exclusivement réservés au cercle familial ou amical de l’artiste, et n’étaient en aucun cas destinés à être commercialisés. Rosa Bonheur s’amuse, fait preuve d’humour et d’ironie dans cette savoureuse série de caricatures où elle se met en scène en compagnie de ses proches. Le titre choisi, Relation véridique des aventures étranges de la châtelaine de By et de son page dans la soirée du mardi 3 mai de l’année 1870, témoigne également d’une bonne dose d’autodérision. L’artiste-star joue avec son image et se représente dans les situations les plus extravagantes (en train de se livrer à un duel ou de tomber d’un arbre, en état de totale ébriété…), le plus souvent sous le regard étonné de ses chiens. Rosa Bonheur semble prendre un plaisir immense à se parodier, avec un vrai sens de la narration. Mais au-delà de leur caractère ludique et léger, ces feuilles très vivantes témoignent d’une parfaite maîtrise technique des arts graphiques. L’artiste libère son geste, cerne ses personnages d’un trait vif, d’une ligne noire tracée à la plume qui vient contenir l’énergie des figures. Elle use avec finesse du lavis d’encre, en des aplats plus ou moins dilués qui sculptent les volumes et donnent aux compositions relief et profondeur. D’une remarquable fraîcheur, ces quatre caricatures font partie d’un ensemble de seize planches qui ont été réunies en album.

Rosa Bonheur, Contretemps fâcheux, mai 1870, dessin à la plume, encre, lavis d’encre sur vélin © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / photo Patrice Schmidt.

4. La cause animale

Réalisée entre 1 850 et 1853, cette toile d’un format monumental a rendu l’artiste célèbre en France comme à l’étranger (elle sera exposée à New York dès 1858, où elle rencontrera un immense succès populaire). C’est également grâce à la vente de ce tableau – au marchand Ernest Gambart – que Rosa Bonheur pourra acquérir le château de By en 1 859. L’artiste se rendait très régulièrement au marché aux chevaux de Paris et l’œuvre résulte d’une observation minutieuse du lieu, de son atmosphère et, bien sûr, des animaux. Elle a une connaissance pointue de l’anatomie des percherons. « Le tableau est souvent vu comme un simple constat, et une image de la virilité, de la puissance. Mais il y a probablement, au-delà de son caractère descriptif, une dimension dénonciatrice. Les chevaux sont en position de stress. Ils ont les yeux révulsés, ils se cabrent. Rosa Bonheur parle de la souffrance animale et questionne le rapport d’ascendance de l’homme sur le cheval », explique Sandra Buratti-Hasan.

Rosa Bonheur, Le Marché aux chevaux, 1855, huile sur toile © The National Gallery, Londres.

Sur le plan artistique, Rosa Bonheur construit une composition complexe, dont l’effet panoramique est accentué par l’organisation en frise des chevaux et des personnages. Le dynamisme d’ensemble est insufflé par le jeu de contrastes entre les effets d’ombre et de lumière. Aucune figure, humaine ou animale, n’est statique. « Rosa Bonheur s’est intéressée très tôt à la manière dont on pouvait suggérer le mouvement, avant les travaux de chronophotographie menés par Étienne-Jules Marey et Eadweard Muybridge, poursuit Sandra Buratti-Hasan. Il y a dans sa peinture du réalisme, certes, mais aussi de la fougue, un souffle romantique, une multitude d’attitudes et d’émotions sur un même tableau. Elle ne se contente jamais d’une simple transcription de la réalité. » Le Marché aux chevaux a fait l’objet d’une copie en plus petit format, réalisée par Rosa Bonheur avec la collaboration de son amie Nathalie Micas. C’est ce tableau de la National Gallery de Londres qui est montré dans l’exposition.

5. Reines et rois de la forêt

Rosa Bonheur n’élude aucun aspect de l’existence des animaux. La souffrance et la mort en font partie. Le Chevreuil blessé n’est pas sans évoquer les scènes de chasse de Gustave Courbet. Il y a une similarité de sujets, sans volonté aucune chez Rosa Bonheur de se comparer au maître du réalisme. Les deux artistes se passionnent pour la forêt, les biches, les cerfs… Mais les représentations d’animaux de Courbet ont une certaine froideur. Rosa Bonheur y met davantage d’affect. L’animal couché est appuyé contre le tronc, les pattes repliées sur l’herbe râpée et la terre rugueuse. Malgré la douleur, le mouvement est doux, harmonieux. L’artiste offre une vision réaliste et romantique de l’animal blessé en induisant une proximité avec le spectateur, témoin malgré lui de la scène.

Rosa Bonheur, Une famille de cerfs, 1865, huile sur toile © Collection of The John and Mable Ringling Museum of Art, Sarasota, États-Unis.

Le tableau intitulé Famille de cerfs est d’un tout autre ordre. D’abord par son format. Rosa Bonheur voulait se mesurer à la peinture d’histoire et affirmer aux yeux de tous, par le gigantisme de certains de ses tableaux, l’importance de l’art animalier. Pour une femme qui était plutôt petite, peindre une telle composition, qui engage tout le corps, relève véritablement de la performance. À l’inverse du Marché aux chevaux, tout en mouvement et tensions, cette Famille de cerfs est apaisante. Rosa Bonheur peint une composition silencieuse. À gauche du tableau, le mâle, dont les bois se découpent sur un ciel chargé, regarde au loin. Fier, dominant, la tête légèrement levée, il est suivi par les autres, qui regardent tous dans la même direction. À l’exception de l’avant-dernier, à droite, tourné vers celui qui s’est arrêté pour se désaltérer. D’une beauté et d’une poésie infinies, l’animal évoque Narcisse contemplant son reflet dans l’eau calme.

6. Fidèles compagnons

Rosa Bonheur n’a cessé d’alterner immenses tableaux et œuvres plus intimistes, peintures ou dessins. Elle n’établit pas de hiérarchie entre les bêtes « nobles », sauvages, lions ou cerfs, et les animaux de compagnie. L’artiste a eu une multitude de chiens, de toutes les tailles, de toutes les races, du yorkshire au chien de berger. Elle les a tour à tour figurés de façon isolée ou au sein de compositions plus vastes, dans lesquelles ils ne sont pas forcément le sujet principal. Les trois dessins présentés ici font partie d’un ensemble de cinq têtes de chiens, que Rosa Bonheur a présentées au Salon des amis des arts de Bordeaux en 1870, et qui sont ensuite entrées dans les collections du musée des Beaux-Arts. D’un grand réalisme, ces œuvres résultent d’un remarquable travail de dessin. Elles associent plusieurs techniques (fusain, crayon, pastel, rehauts de craie blanche…) et laissent apparaître en réserve la couleur du papier. Lorsqu’elle s’adonne à ce type de compositions, Rosa Bonheur produit de véritables portraits, n’hésitant pas, dans certains cas, à mentionner dans le titre le nom de l’animal. Elle s’inscrit ainsi dans la droite ligne d’autres grands peintres animaliers comme Alexandre-François Desportes et Jean-Baptiste Oudry qui, en leur temps, ont immortalisé les animaux de compagnie préférés des rois Louis XIV et Louis XV. À l’époque de Rosa Bonheur, ce type de sujets plaît beaucoup en France, et plus encore en Angleterre.

Rosa Bonheur, Tête de chien, 1869, fusain, pastel et craie blanche sur papier bleu, 53 x 42 cm, Bordeaux, musée des Beaux-Arts.

7. En plein vol

Ce grand tableau est peint au moment de la guerre de 1 870. « Nous n’avons aucune certitude, mais il me paraît possible de voir dans cette œuvre une dimension symbolique. À travers cette représentation, Rosa Bonheur évoque peut-être la fierté patriotique blessée pendant la guerre franco-prussienne », avance Sandra Buratti-Hasan. L’œuvre apparaît en tout cas un peu à part dans la carrière de l’artiste, qui a très rarement pris des oiseaux pour sujets, à l’exception de quelques croquis. L’aigle est immense, représenté seul, blessé en plein vol. Une fois de plus, le réalisme du style est saisissant, notamment dans le rendu du plumage et des serres. Rosa Bonheur est également une grande coloriste, comme en témoignent les mille et une nuances de brun et de gris de l’aile droite déployée qui se découpe sur un ciel lumineux, traversé de nuages. Difficile, face à ce tableau crépusculaire, de ne pas penser à d’autres aigles célèbres de l’histoire de l’art, et en particulier à celui de L’Enlèvement de Ganymède (1611-1612) de l’entourage de Rubens, une œuvre conservée au musée des Beaux-Arts de Bordeaux.

Rosa Bonheur, L’Aigle blessé, vers 1870, huile sur toile, 147,6 x 114,6 cm, Los Angeles, Courtesy Lacma.

« Rosa Bonheur (1822-1899) »
Musée des Beaux-Arts de Bordeaux
20 cours d’Albret, 33000 Bordeaux
www.musba-bordeaux.fr
Jusqu’au 18 septembre 2022
« Rosa Bonheur (1822-1899) »
Musée d’Orsay
Esplanade Valéry-Giscard-d’Estaing, 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
Du 18 octobre 2022 au 15 janvier 2023

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