Dans les secrets d’un chef-d’œuvre : la Mélancolie de Dürer, une mystérieuse allégorie

Né en 1471 à Nuremberg (Allemagne) d’un père orfèvre qui dut l’initier à l’ornementation sur métal, Albrecht Dürer avait intégré l’atelier d’un peintre réputé de la cité, Michael Wolgemut. Durant ces années de formation, l’artiste s’intéressa plus particulièrement à la gravure sur papier, médium en plein essor. Ayant acquis un enseignement artistique complet, Dürer rencontra un énorme succès européen en publiant à Nuremberg, à partir de 1498, des cycles de gravures sur bois débordant d’imagination et illustrant, dans le style gothique germano-flamand, l’Apocalypse, la Passion du Christ ainsi que la vie de la Vierge. Présentée au château de Chantilly jusqu’au 2 octobre, l’exposition « Albrecht Dürer. Gravure et Renaissance » réunit exceptionnellement plus de 200 oeuvres du maître.

Le maître de la gravure

Selon ce procédé de gravure, le dessin sur matrice en bois était laissé en relief, contrairement au dessin exécuté en creux sur cuivre avec le burin, technique plus difficile à maîtriser. De ces années marquées également par l’acquisition d’une grande notoriété comme peintre qui lui valut d’effectuer, entre 1505 et 1507, un voyage triomphal à Venise, Dürer s’était persuadé que l’activité artistique, au-delà de l’inspiration, don d’origine divine selon lui, devait percer des rationalités cachées. Ces préoccupations, liées notamment aux lois de la perspective et de la figuration humaine explorées par la Renaissance italienne, l’incitèrent à se passionner pour les mathématiques et la géométrie.

Albrecht Dürer, Saint Jérôme dans sa cellule, 1514, burin, musée Condé ©RMN-Grand Palais Domaine de Chantilly René Gabriel Ojéda

Dürer ne produisit, entre 1513 et 1516, aucun tableau notable alors qu’il publiait des gravures indépendantes magistrales, réalisées, cette fois, sur cuivre. Reprenant le flambeau des premiers grands maîtres de ce procédé, tels, au nord des Alpes, le maître du Livre de raison ou bien Martin Schongauer et, en Italie, Andrea Mantegna qui répandit le nu à l’antique, Dürer réussit, en multipliant les lignes d’incision, à transformer ses gravures en véritables grisailles à saisissants effets de clair-obscur. Datée de 1514, la gravure titrée Melencolia 1 témoignait de la maîtrise inouïe atteinte par l’artiste dans le maniement du burin.

Sous le signe de Saturne

Malgré la présence d’une échelle, de clous, d’une pince ou d’un marteau évoquant la Passion du Christ, la figure féminine ailée, d’expression accablée, ne pouvait désigner un ange salvateur. En figurant des instruments de mesure ainsi que des objets des métiers du bâtiment (compas, équerre, balance, sablier, ainsi que rabot, ciseau du tailleur de pierre, pince, creuset) aux côtés de travaux humains compliqués – une sphère en bois tournée et un polyèdre en pierre –, Dürer fusionnait l’allégorie de la mélancolie avec celle des arts libéraux soumis aux lois mathématiques et à la géométrie, bases de l’exploration des mystères du monde. La présence d’un carré magique dans lequel la somme de tous les nombres, par ligne, colonne ou diagonale, donnait la même valeur (ici « 34 », carré associé depuis l’Antiquité à Jupiter), renvoyait plus encore aux mathématiques et à l’hermétisme.

Albrecht Dürer, Melencolia I (La Mélancolie), 1514, gravure sur cuivre au burin, 24 x 18,5 cm, Chantilly, musée Condé ©Photo de presse RMN

Dans les rets de Saturne (en haut à gauche)
Déployant sous forme de phylactère le titre de la gravure, la chauve-souris, qui passait pour ne jamais s’assoupir, évoque l’homme de pensées guetté par Saturne, planète représentée en étoile séductrice. Union du ciel et de la terre, l’arc-en-ciel apporterait-il l’espoir de pouvoir échapper à Saturne ?

Pose dans l’action (en haut au centre)
La balance, le sablier et la cloche sont figés en équilibre pour signifier l’état de paralysie qui atteint l’homme saisi de vertige face à ses pensées. Liés à la géométrie, l’architecture ou la menuiserie, les objets symbolisent les efforts théoriques et pratiques rencontrés dans l’articulation des idées.

Jupiter entre en scène (en haut à droite, carré magique)
Conciliant « sciences dures » et occultisme, Cornelius Agrippa publia les carrés magiques de sept corps célestes associés aux dieux antiques. Dürer, écartant le carré de Saturne, figura celui du puissant Jupiter. Véritable talisman, il pourrait aider le mélancolique à reprendre, tel un Sisyphe, ses travaux.

Spleen paralysant
Sorte d’ange rebelle, la figure féminine symbolisant la mélancolie paraît tétanisée par son impuissance créatrice, marquée par le compas renversé. Elle porte une couronne végétale identifiée par Panofsky à la renoncule d’eau et au cresson, plantes aquatiques censées guérir les effets de la bile noire mélancolique.

Clous profanes et religieux
Tous les contemporains de Dürer, homme très pieux, devaient associer l’image des clous à ceux de la Crucifixion. Façon, peut-être, de rappeler que l’homme d’esprit pouvait interroger les mystères du monde à condition de ne pas vouloir disputer la place du divin et seul véritable « architecte de l’univers ».

Perfection de la sphère
Pour Dürer, les créations humaines reflétaient la création divine, symbolisée, dans sa perfection, par la sphère dont celle-ci, de main d’homme, ne restait qu’une pâle évocation. Derrière elle, le chien, animal intelligent, était volontiers associé à l’homme mélancolique pour sa capacité à ressentir la tristesse.

Un autoportrait spirituel

Les études d’Erwin Panofsky consacrées à Dürer ont éclairé le sens de cette allégorie mystérieuse en la rattachant à un courant philosophique antique cultivé, à Florence, par le milieu humaniste néoplatonicien incarné par Marsile Ficin (1433-1499). Selon ce mode de pensée, tout être se trouvait régi par la théorie des humeurs et, parmi celles-ci, la mélancolie était censée frapper les êtres d’esprit spéculatif. L’Allemand Cornelius Agrippa von Nettesheim (1486-1535), jugeant la mélancolie artistique la plus honorable de ces humeurs, la plaça première dans la hiérarchie, cause probable de la présence du « 1 » au côté du titre. Dans la gravure, la figure féminine ailée, d’une monumentalité écrasante, symbolisait cet esprit créatif entravé par la mélancolie. Selon Erwin Panofsky, Melencolia 1 serait de fait un « autoportrait spirituel de Dürer », confronté à des buts inatteignables. Matthieu Deldicque, l’un des commissaires de l’exposition, y reconnaît pour sa part une image de « l’artiste pris à son propre piège ».

Dürer et l’art allemand

« Ce qu’est la beauté des proportions humaines, je l’ignore », reconnut Dürer qui, depuis 1512, mettait par écrit ses recherches théoriques. « Maintenant, il ne lui reste qu’à décorer le ciel avec son pinceau », proposa en 1528, en guise d’épitaphe, Willibald Pirckheimer, ami de Dürer. Pirckheimer avait raison. Bien qu’auréolé de gloire, Dürer, engagé dans le mirage d’une fusion de l’art avec des théories fuyantes, ne pouvait éclairer l’avenir de l’art germanique. En cette même année 1528, Lucas Cranach l’Ancien, dans ses panneaux d’Adam et Ève (Florence, musée des Offices), rendait certes hommage au génie universel du maître de Nuremberg, mais avec des accents maniéristes sans rapport. Peu après, en 1532, il osa brosser un panneau parodique (Colmar, musée Unterlinden) de la mélancolie de Dürer…

Lucas Cranach, La Mélancolie, 1532, huile sur panneau de bois, 76,5 x 56 cm, musée Unterlinden, Colmar ©Wikimedia Commons

Le génie de Dürer à Chantilly

C’est une exposition d’une ampleur exceptionnelle qui honore à Chantilly Albrecht Dürer (1471-1528), artiste issu du monde germanique mais dont le génie universel inscrit son art à la croisée des grands courants artistiques européens des années 1500. Très riche en œuvres graphiques du maître, le musée Condé de Chantilly, grâce aux collections léguées par le duc d’Aumale, et la Bibliothèque nationale de France (BnF) ont pu rassembler, dans le cadre d’une collaboration exemplaire entre les deux institutions, près de deux cents feuilles précieuses de Dürer et d’artistes de son temps, axées plus particulièrement sur la gravure, art porté à l’incandescence par Dürer.

Albrecht Dürer, Melencolia I (La Mélancolie), 1514, gravure sur cuivre au burin, 24 x 18,5 cm, Chantilly, musée Condé ©Photo de presse RMN

À VOIR

« Albrecht Dürer, Renaissance et gravure »
Salle du Jeu de paume du château de Chantilly, 60500 Chantilly
chateaudechantilly.fr
Du 4 juin au 2 octobre

À LIRE

Le catalogue de l’exposition, sous la direction de Mathieu Deldicque (musée Condé) et Caroline Vrand (BnF), In Fine éd. d’art (288 pp., 275 ill., 35 €).

Cet article Dans les secrets d’un chef-d’œuvre : la Mélancolie de Dürer, une mystérieuse allégorie est apparu en premier sur Connaissance des Arts.