Dans la lumière de Sorolla : l’art en bord de mer

Célébré de son vivant comme l’un des plus grands peintres espagnols, Sorolla (1863-1923) doit sa réputation à la façon exceptionnelle dont il a réussi à restituer la lumière dans une variété de genres, le plus emblématique étant la scène de plage. La matérialité de ses toiles, obtenue grâce à une touche large et pâteuse, semble la traduction immédiate de la lumière méditerranéenne qui se déverse abondamment sur les plages de la côte levantine de l’Espagne. L’éclat éblouissant de ses tableaux, d’autant plus manifeste que Sorolla privilégie les grands formats, place le spectateur en prise directe avec le sujet et lui propose, au-delà de l’acte de voir, une véritable expérience de la vision. Jusqu’au 2 janvier 2023, Les Bassins des Lumières de Bordeaux met en lumière les promenades en bord de mer du peintre espagnol.

Premiers pas dans le naturalisme

La formule heureuse de ces scènes de plage, qui allient étude académique et spontanéité, forme et lumière, est le résultat d’une pratique assidue, quasi obsessionnelle, réfléchie, à l’aune de l’exemple des plus grands maîtres du XIXe siècle. Le chemin de cet apprentissage commence à Valence, sa ville natale. Sorolla entame sa formation à l’École des beaux-arts avant de continuer ses études à l’Académie espagnole de Rome, où il approfondit sa connaissance de l’art antique et sa pratique du dessin d’observation. C’est lors de ses deux premiers séjours à Paris, en 1885 et 1889, qu’il découvre les nouvelles orientations de l’art de son temps. Au contact notamment de l’œuvre de Jules Bastien-Lepage, il s’initie au naturalisme, qui se fonde sur l’observation directe de la nature et la mise en avant de sujets à caractère social.

Jules-Bastien Lepage, Les foins, 1877, huile sur toile, 160 x 195 cm, musée d’Orsay ©️Wikimedia Commons

Le quotidien des pêcheurs

De retour à Valence, Sorolla abandonne les peintures historiques et religieuses, installe son chevalet face à la mer et commence à reproduire la vie qui l’entoure dans son intense luminosité, se concentrant à partir de 1885 sur la description des formes au contact de la lumière et des altérations qu’elle induit. Il ne deviendra pas pour autant un peintre impressionniste. Car si Monet a sacrifié la forme au profit de la fragmentation chromatique du sujet, Sorolla reste fidèle à l’intégrité du volume. En revanche, il traduit la prégnance de la lumière et la densité de l’ombre « par un contraste tonal intense, au moyen d’une touche gestuelle qui tend à renforcer l’intégrité des éléments constitutifs de la composition » (Mary-Anne Stevens).

Joaquín Sorolla, Rocher à Xàbia et bateau blanc, 1905, huile sur toile, 62,5 x 84,7 cm, Collection Carmen Thyssen Bornemisza, en dépôt au Museo Carmen Thyssen Málaga ©️akg-images

Rejoignant Bastien-Lepage sur l’importance donnée à la forme mais suivant aussi son désir de peindre sa propre terre, Sorolla se lance dans une série de représentations de pêcheurs valenciens affairés à leur activité, en train d’amarrer les barques remplies de poissons à l’aide de puissants bœufs, de ramasser les filets de pêche ou de se reposer à l’ombre des voiles gonflées par le vent. Ce que l’on perçoit le moins dans ces peintures, ce sont les visages des pêcheurs, occultés par des ombres intenses ; ce que l’on perçoit le plus, c’est la lumière de midi ou du crépuscule, décrite en une variété de couleurs complémentaires, jouant sur la mer bleue ou luisant sur les peaux tendues des animaux de trait.

Scènes de plage radieuses

Mais la mer est également le lieu de la baignade, des jeux d’eau, des promenades sur le sable, tous ces motifs que Sorolla dépeint avec une virtuosité éblouissante. L’impression qu’ils ont été pris sur le vif est si forte que l’on pourrait se croire devant des instantanés photographiques. Les points de vue inattendus, qui rappellent les compositions de Degas et les estampes japonaises, concourent à cette sensation. Ses peintures sont peuplées de petits garçons nus et de petites filles recouvertes de robes légères, courant sur la plage ou se baignant dans la mer.

Joaquín Sorolla, Sur la plage de Valencia, 1916, huile sur toile, 78 x 114 cm, collection privée ©️agefotostock/Alamy Banque d’images

Mais la plage est aussi le lieu d’idylles naissantes entre adolescents nus et jeunes filles vêtues à l’antique. Les robes gonflées par le vent, les drapés humides qui moulent les corps, l’apparence sculpturale d’un adolescent sortant de l’eau avec son cheval, toutes ces images gardent le souvenir de l’art grec, de l’héritage d’une culture méditerranéenne baignée par la lumière et la vision heureuse de l’homme confondu avec la nature. En contrepoint, des tableaux comme Promenade au bord de la mer (1909) mettent en scène l’élégance raffinée de la bourgeoisie venue profiter de l’air marin, les protagonistes étant le plus souvent la femme de l’artiste et ses propres filles. Si les scènes de baignades enfantines induisaient un effet d’intemporalité, celles de promenades font de Sorolla un peintre résolument moderne, aussi virtuose que son contemporain John Singer Sargent dans la représentation des modes et coutumes de la haute société.

Joaquín Sorolla, Sous la tente, Zarautz, 1910, huile sur toile, 99 x 114 cm, Saint Louis Art Museum, Missouri ©Saint Louis Art Museum / Museum purchase / Bridgeman Images

Exposition « Sorolla. Promenades en bord de mer »
Bassins des Lumières
Imp. Brown de Colstoun, 33300 Bordeaux
www.bassins-lumieres.com
Jusqu’au 2 janvier 2023

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