Chefs-d’œuvre de l’art flamand : la dynastie Francken sort enfin de l’ombre au Musée de Flandre

Deux fois reportée à cause de la pandémie, l’exposition « La Dynastie Francken » était très attendue… Organisée à Cassel, jolie petite ville située à deux pas de la frontière belge, par la très dynamique directrice du Musée de Flandre, Sandrine Vézilier-Dussart, et par son attachée de conservation, Cécile Laffon, elle atteint son objectif qui était de sortir de l’ombre cette nébuleuse de peintres actifs de la fin du XVIe siècle au milieu du XVIIe, et de rendre son rôle à chaque membre de la dynastie. Le parcours légèrement labyrinthique de l’exposition (vivement l’agrandissement du musée, qui est en projet…) est largement compensé par la qualité des prêts consentis par de grands musées (le Louvre, Bruxelles, La Haye, Budapest, Vienne…) et par la pertinence du propos.

Portrait de famille

La première salle permet de situer les différents membres de cette famille « tentaculaire », dixit la commissaire de l’exposition Cécile Laffon. Sur un écran tactile figure l’arbre généalogique regroupant ces 13 peintres portant le même patronyme, de Nicolaes Francken, né vers 1520, dont on n’a identifié aucun tableau à ce jour, à Constantijn Francken, mort en 1717. On y fait la connaissance de Frans I, Hieronimus I et Ambrosius I, les trois fils de Nicolaes qui seront formés par leur père avant d’entrer dans l’atelier de Frans Floris à Anvers. Sur ce portrait, on reconnaît Frans I (1542-1616) et sa femme Elisabeth Mertens avec leurs quatre premiers enfants, dont deux deviendront peintres: Thomas, qui brandit un petit moulin aux ailes en cartes à jouer, et, ajouté à droite deux ans plus tard, Hieronimus II bébé.

Herman van der Mast, Portrait de famille, 1577, huile sur bois, Musée Crozatier, Le Puy-en-Velay. ©Céline Lefranc

Frans I, peintre de retables

Parmi les prêts importants, ce triptyque plus de 4 mètres de long qui a été décroché pour l’occasion de la cathédrale Notre-Dame d’Anvers. Commandé en 1587 à Frans I Francken par la corporation des maîtres d’école et des savonniers d’Anvers, il donne une idée de la réputation dont jouissait alors Frans I. Sur le plan stylistique, il rappelle l’art de son maître Frans Floris, avec ses personnages massifs, musculeux, ses beaux portraits et sa palette colorée. Iconographiquement, il illustre la victoire du catholicisme sur le protestantisme: le Christ trône au centre du panneau central, dominant Luther et Calvin (en bas à gauche). Frans I s’est représenté en haut à gauche. Des spécialistes croient reconnaître aussi Hieronums I, ce qui laisse penser que l’œuvre aurait été peinte à quatre mains, ou qui sait, à six mains avec leur frère Ambrosius I ?

Frans I Francken, Le Christ parmi les docteurs, 1587, huile sur bois, Anvers, cathédrale Notre-Dame. ©Céline Lefranc

Ambrosieus I et l’Italie

Ambrosius I est allé à Tournai puis à Paris, sans doute pour rendre visite son frère Hieronimus I. On ne trouve pas trace d’un voyage en Italie mais c’est le membre de cette génération de Francken qui a été le plus influencé par l’art italien, notamment par les personnages de Michel-Ange pour la Chapelle Sixtine, dont il a repris dans ses tableaux d’église les poses théâtrales, les yeux révulsés et la palette. Il croque ici une scène de la commedia dell’arte comme celles que des troupes italiennes, en vogue dans les années 1570, jouaient à Paris. Il a également collaboré à l’un des projets de gravures les plus ambitieux de l’époque: la bible illustrée, appelée Thesaurus sacrarum historiarum Testamenti.

Ambrosius I Francken, Scène de comédie italienne, plume, encre et lavis sur papier, 23 x 35,3 cm, Amsterdam Museum. ©Céline Lefranc

Frans II, le génie de la famille

Changement radical d’ambiance dans les salles consacrées à Frans II (1581-1642), qui va marquer l’histoire. Des retables monumentaux on passe aux petits formats, souvent, sur cuivre, qui plaisaient aux nobles et aux bourgeois. Car Frans II a inventé des genres nouveaux: les singeries et les représentations imaginaires de cabinets d’amateur, dans lesquels il glissait d’ailleurs, ça et là, des œuvres de son cru… Ce tableau en est un exemple parfait. Il y a réuni des beautés de la nature (coquillages, fleurs), l’effigie de grands hommes (médaille portraiturant les archiducs Albert et Isabelle), des images saintes et même, à droite, une toile montrant des hommes à tête d’âne détruisant des œuvres d’art, allusions à la crise iconoclaste qui avaient frappé les églises de Flandre à partir de 1566. Frans II rencontra un énorme succès, ce qui lui valut de devenir doyen de la guilde de Saint-Luc d’Anvers et de partager ses clients avec un certain Rubens.

Frans II Francken, Cabinet de curiosités, 1619, huile sur bois, 56 x 85 cm, Anvers, Koninklijk Museum voor Schone Kunsten. ©Céline Lefranc

Le vice ou la vertu ?

Parmi les tableaux importants de Frans II présents à l’exposition, L’éternel Dilemme de l’homme: le choix entre le Vice et la Vertu, est sans doute son chef-d’œuvre. Fourmillant de personnages, il présente deux niveaux de lecture. On peut y voir le berger Pâris hésitant entre la gloire et ou l’amour. Comme chacun sait, il choisira la belle Hélène, pourtant déjà mariée. Le registre inférieur du tableau montre le diable indécent, à califourchon sur un dragon, qui indique leur sort funeste à ceux qui quittent le chemin de la vertu. Un spécialiste suggère une autre lecture possible. Le tableau serait une mise en garde contre les maladies vénériennes. Un petit singe portant tiare et sceptre personnifierait le pape Sixte IV, qui souffrait de la syphilis, et la fumée blanche crachée par le dragon, passée lors d’une restauration, aurait symbolisé le sperme…

Frans II Francken, L’Éternel Dilemme de l’homme : le choix entre le Vice et la Vertu, 1633, huile sur bois, 142 x 218,8 cm, BOSTON, COLL.PART. ©VISUEL PRESSE.

Travailler en famille

Frans II Francken était à la tête d’un atelier familial d’où sortait une production en série. Il est très difficile de distinguer le travail des uns et des autres, et il ne faut pas toujours se fier aux signatures. On reconnaît toutefois quelques tableaux de la main de Hieronymus II (natures mortes et cabinets d’amateur) et d’Ambrosius II (notamment des grisailles). Frans II collabora aussi avec d’autres grands artistes de son temps, comme Jan I Brueghel pour les fleurs, ou Abraham Govaerts ou Joos de Momper pour les paysages. Ce Festin d’Achéloos est une œuvre à quatre mains: Frans II a exécuté les personnages, et Joos II de Momper le paysage, dont la main est reconnaissable dans la vision panoramique et le traitement des rochers escarpés. Cette spécialisation des artistes est caractéristique de la scène artistique anversoise du XVIIe siècle.

Frans II Francken et Joos II de Momper, Le Festin d’Achéloos, vers 1620-1635, huile sur bois, 72 x 157 cm, Vaduz, collection particulière. ©Céline Lefranc

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