Carnavalet-Histoire de Paris : les métamorphoses d’un hôtel particulier devenu musée

La rénovation du musée Carnavalet, achevée en 2021, constitue l’ultime épisode d’une histoire complexe, marquée par moult additions et transformations. Et il est nécessaire de revenir sur la genèse de cet ensemble architectural hybride pour bien comprendre les enjeux du projet. La première pierre est posée au milieu du XVIe siècle, avec la construction d’un hôtel particulier pour Jacques de Ligneris, président du parlement de Paris. Rare témoignage de l’architecture Renaissance à Paris, cet édifice se distingue par sa belle façade sur cour, ornée de sculptures des quatre saisons. Celles-ci sont attribuées à Jean Goujon, auteur des décors du Louvre et de la fontaine des Innocents à Paris. En 1578, l’hôtel prend son nom actuel, Carnavalet, par déformation du patronyme de la propriétaire d’alors, Madame de Kernevenoy.

Transformations successives

L’édifice est ensuite agrandi à partir de 1655 par François Mansart, qui surélève la façade sur rue et les deux ailes latérales. Des sculptures de Gérard van Obstal viennent décorer les nouvelles façades. C’est dans cet édifice que résida Madame de Sévigné pendant près de vingt ans. L’achat de l’hôtel par la Ville en 1866 inaugure une nouvelle page dans l’histoire architecturale du site. Six ans plus tard, une bibliothèque historique y est installée. Le musée n’ouvre ses portes qu’en 1880 et dans les années suivantes, une première extension est réalisée autour du jardin de l’hôtel. Entre 1907 et 1925, une campagne de travaux double la surface du musée. Des bâtiments de style XVIIIe sont construits autour de deux nouvelles cours, dites Henri IV et de la Victoire.

La grille de l’entrée donnant sur le jardin, rue des Francs-Bourgeois © Manolo Mylonas

Le charme de l’hétéroclite

En 1898, la bibliothèque avait déménagé dans l’hôtel voisin Le Peletier de Saint-Fargeau. Situé au 29 de l’actuelle rue de Sévigné, celui-ci avait été construit en 1688 sur les plans de Pierre Bullet, architecte du roi, pour Michel Le Peletier de Souzy, intendant des Finances. Il faut attendre la fin des années 1960 pour que la bibliothèque quitte cet emplacement, libérant de nouveaux espaces pour le musée. Les collections sur la Révolution française et le XIXe  siècle y sont alors installées. Elles entrent directement en résonance avec l’histoire de l’hôtel, puisque Le Peletier de Saint-Fargeau, l’un de ses derniers occupants, fut l’une des figures majeures de la geste révolutionnaire, élevé au rang de martyr de la liberté après son assassinat par un royaliste en 1793. Carnavalet s’est ainsi constitué au fil du temps par ajouts successifs, pas nécessairement bien raccordés. Son caractère hétéroclite faisait certes le charme du lieu mais s’il n’était pas désagréable de se perdre dans ses dédales, l’ensemble manquait de cohérence, aussi bien en matière de circulation que de muséographie.

Le jardin avec la façade du bureau des marchands drapiers © Manolo Mylonas

Une rénovation a donc été lancée en 2017 sous la direction de François Chatillon, fondateur de Chatillon Architectes, mandataire du groupement de maîtrise d’œuvre. « Nous avons fait face à deux difficultés principales, rappelle-t-il. D’abord, dans l’esprit de la Ville de Paris, il ne s’agissait pas d’une restauration totale mais d’une rénovation partielle, avec d’évidentes conséquences sur le budget. Mais cette limite a aussi ses vertus puisque le cahier des charges était moins lourd. Cela a amené tout le monde à réfléchir sur ce qui avait de la valeur. L’âme du musée a ainsi été préservée, notamment ses period rooms, restaurées sous la direction des conservateurs. Nous avons surtout dû repenser le parcours sous un angle chronologique. Et aussi tenir compte du fonds sur la Révolution française. Le musée possède l’une des principales collections sur cette période et beaucoup de visiteurs ne viennent que pour elle. Il fallait donc trouver des stratégies de visite pour leur permettre d’accéder directement à ces espaces. »

Le parcours du musée Carnavalet a été complètement repensé et organisé selon un ordre chronologique © Pierre Antoine

Des circuits plus lisibles

Désormais, plusieurs propositions de visite s’articulent autour du parcours principal, qui suit le fil chronologique. Le visiteur entre toujours rue de Sévigné par la cour de l’hôtel originel et il est invité à pénétrer par les portes des anciennes écuries dans lesquelles se prolonge le pavage de la cour. Une fois franchi le seuil, il traverse la première salle des enseignes. De là, deux possibilités : s’engager dans la deuxième salle qui mène à l’introduction historique puis au parcours chronologique, ou poursuivre vers l’hôtel Le Peletier et ses salles consacrées aux révolutions. Les nouveaux circuits sont rendus plus lisibles grâce aux partis pris de la restauration. Ainsi, en rouvrant des fenêtres occultées, on permet aux visiteurs de s’orienter plus facilement dans ce musée tentaculaire. Les interventions architecturales contemporaines participent de ce parti pris de clarté : imaginés par l’agence norvégienne Snøhetta, les trois escaliers desservant l’hôtel Le Peletier dessinent d’élégantes courbes, soulignées par des garde-corps pleins en acier. Dans la plupart des salles, les espaces ont été préservés, seules la muséographie, conçue par Nathalie Crinière, et, parfois, une peinture rafraîchie témoignent du changement. En revanche, au 29 rue de Sévigné, la transformation est plus radicale.

L’escalier créé par Chatillon Architectes et Snøhetta © Manolo Mylonas

Revenir à l’hôtel particulier

« Dans l’hôtel Le Peletier, la muséographie des années 1980 avait fait perdre la lisibilité des volumes, en même temps que la transparence entre cour et jardin », relève François Chatillon. La faute notamment à des entresolements et à des poses de cloisons devant les fenêtres. L’opération de rénovation a donc cherché à rendre espace et lumière à ces salles et à redonner à l’édifice son caractère d’hôtel particulier, que viennent aussi rappeler des décors de stucs remis au jour lors de la destruction des faux plafonds. Ce travail a été mené en étroite concertation avec les conservateurs. En effet, « nous avons dû tenir compte des besoins de cimaises, en particulier pour les grands tableaux, souligne François Chatillon, et nous nous sommes battus fenêtre après fenêtre pour les rouvrir ! » C’est, en définitive, l’intérêt et la réussite de cette rénovation : avoir procédé au cas par cas, de façon spécifique selon les lieux, sans chercher à masquer le caractère éclectique du musée ni à perdre de vue l’exigence générale liée à la circulation du public. L’opération aura aussi rendu son éclat à l’architecture extérieure, révélant la beauté des façades rapportées lors de l’extension des années 1880. Une architecture qui raconte, elle aussi, une partie de l’histoire parisienne.

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