Botticelli ou l’art de sublimer le monde

Le Printemps et La Naissance de Vénus sont restés au musée des Offices de Florence, car, bien sûr, de telles œuvres ne voyagent pas. Mais on trouvera au musée Jacquemart-André suffisamment de chefs-d’œuvre pour s’immerger dans l’univers esthétique, spirituel et poétique de Sandro Botticelli (1445-1510). Le peintre florentin semble clore et magnifiquement parachever l’art du Quattrocento – alors que son contemporain Léonard de Vinci inaugure la « grande manière » de la Haute-Renaissance. C’est ainsi, du moins, que Vasari, l’ancêtre de nos historiens d’art, présente les choses, dépréciant encore notre peintre du fait d’un caractère trop « sophistiqué », introverti et d’une négligence qui, dans sa dernière période, le fait délaisser ses pinceaux et mourir pauvre et infirme. Cette position de dernier des « Primitifs » valut à Botticelli, dès après sa mort, un grand discrédit, qui dura jusqu’à ce que les décadents de la fin du XIXe siècle, préraphaélites et autres symbolistes, ne le réhabilitent, séduits tant par son style aux formes simplifiées que par l’expressivité languide et mélancolique de ses figures. Au XXe siècle, le « goût des Primitifs » amorcé par les spécialistes, puis l’engouement populaire favorisé par la reproduction photographique de masse (livres de vulgarisation, posters, objets dérivés…) allaient placer Botticelli dans le peloton de tête des peintres les plus « répandus », entre l’auteur de La Joconde et Salvador Dalí !

Botticelli et le néoplatonisme

Et pourtant… Son art, en rien populaire, serait plutôt très aristocratique. La grande clarté du style, l’ineffable beauté des visages et les qualités décoratives qui ont conquis le grand public, ne doivent pas occulter l’extrême raffinement, la complexité et la richesse de représentations issues de la culture la plus érudite, et bien souvent hermétique, de son temps. Car Botticelli est considéré comme le représentant majeur, en peinture, d’un courant philosophique et esthétique dominant dans la pensée humaniste de la seconde moitié du XVe siècle, le néoplatonisme, plus exactement le néoplatonisme médicéen, car épanoui à la faveur du mécénat culturel des Médicis. En effet, Cosme puis Laurent de Médicis avaient favorisé la création d’une « académie », à Careggi, aujourd’hui quartier de Florence, où Marsile Ficin et ses acolytes, savants et poètes (Pic de la Mirandole, Ange Politien…) s’adonnaient à la traduction des textes antiques, principalement ceux de Platon et de Plotin, et à leur interprétation.

Vue de l’exposition « Botticelli, artiste et designer » au musée Jacquemart-André, qui présente côte à côté deux version de la Venus pudica par Sandro Botticelli ©Agathe Hakoun

À partir du néoplatonisme antique, sorte de syncrétisme de pensée grecque et de mysticisme oriental, les savants de Careggi élaborent une doctrine où le Beau fusionne avec le Bien, en un seul et même attribut du divin. La beauté des choses de ce monde est le reflet de la perfection divine ; elle inspire l’amour, qui attire l’être vers les sphères plus hautes de la spiritualité. Ainsi, ces doctrines d’origine païenne, et avec elles toutes les figures de la mythologie antique, pouvaient-elles parfaitement s’interpréter comme symboles des valeurs chrétiennes. Au cœur de la culture humaniste, elles jouèrent un rôle essentiel, en assignant à l’art le Beau comme but suprême.

En quête du Beau

Artiste quasi officiel des Médicis, qui le comblèrent de commandes, Botticelli sut incarner ces notions de façon exemplaire. Par la décantation des formes, délinéées en purs contours et délestées de leur poids de chair, son art offre le point d’équilibre parfait entre la beauté du monde sensible, principalement des corps et des visages humains, et l’horizon idéal et divin, l’au-delà métaphysique, vers lequel tend cette beauté.

Sandro Botticelli, Naissance de Vénus, 1485-1486, tempera sur bois, 172,5 x 278,5 cm Florence, Galerie des Offices ©Wikimedia Commons (domaine public)

C’est en termes de symbolisme néoplatonicien qu’il faut interpréter les deux célébrissimes tableaux précédemment cités, la présence centrale de Vénus s’expliquant aisément : déesse de la beauté et de l’amour, elle était la figure tutélaire par excellence des penseurs de Careggi. Botticelli la peignit souvent, nue comme dans le grand tableau de Berlin qui reprend la figure centrale de la Naissance, ou habillée, entre ses deux rivales, dans le Jugement de Pâris de la Fondation Cini, mais toujours pudique et chaste, elle est l’héroïne de beaucoup de ses tableaux.

Selon la biographie de Vasari, Botticelli aurait reçu sa première formation dans un atelier d’orfèvre, où il aurait contracté ce goût si caractéristique de la ligne cursive et de la forme incisée. Grâce au mécénat des Médicis, il devient l’un des artistes les plus en vue à Florence dans les deux dernières décennies du siècle et, comme tel, envoyé à Rome, avec quelques autres « pointures » (Signorelli, Ghirlandaio, Perugino…), pour peindre les fresques de la chapelle Sixtine – premier décor peint dans la chapelle de Sixte IV, avant celui de Michel-Ange.

Sa carrière aurait sans doute suivi un cours triomphal si le destin politique de Florence n’avait brusquement basculé. En 1494, le moine dominicain Jérôme Savonarole instaure une dictature théocratique. Il entend éradiquer la « corruption », au sein de l’Église et des élites, mais aussi dans la vie quotidienne des citoyens. C’est un régime policier, où l’on surveille si chacun vit en bon chrétien. On brûle les sodomites, on élève un « bûcher des vanités », sur la place de la Seigneurie, où les Florentins doivent sacrifier tout ce qui relève du luxe, parures, bijoux, miroirs, ou d’une culture humaniste jugée immorale, livres, instruments de musique, tableaux profanes et nus mythologiques. L’auteur de la Naissance de Vénus se sent-il menacé ? Toujours est-il qu’il adhère au parti des « piagnone » (les pleurnicheurs : c’est ainsi qu’on désignait les partisans du moine fanatique), allant jusqu’à jeter lui-même dans les flammes plusieurs de ses tableaux. Cette crise morale  influe sur l’évolution de son art vers des thèmes presque exclusivement religieux, et un style plus austère et pathétique, qui confine parfois à l’archaïsme. Après la chute et l’exécution de Savonarole, en 1498, il poursuivra dans cette direction, ce qui montre bien que son adhésion fut sincère.

Miroir de la divinité

Peintre de Vénus, Botticelli fut aussi celui de la Vierge. Il est l’auteur de nombreuses Madones. Alors que la tendance générale, en cette fin de XVe siècle, est d’humaniser la figure de Marie, de la présenter en jeune mère attentive à son bébé (comme le fait Filippo Lippi dans son tableau fameux du musée de Munich), Botticelli l’idéalise, lui conférant une beauté idéale et désincarnée, et une attitude distante, d’absence et d’intériorité voilée de tristesse. Elle semble absente au présent de l’action représentée. C’est qu’elle vit dans un ailleurs, se situe sur un autre plan, une autre temporalité que celle de l’existence humaine et de l’Histoire ; le regard fixé sur un horizon métaphysique qui s’étire entre les origines et les fins dernières. Et sa beauté, comme celle de Vénus ou de Flore, n’est pas la seule beauté d’un visage de femme, elle est miroir de la divinité. Ainsi, dans ses tableaux religieux comme dans ses peintures mythologiques, Botticelli est pareillement et génialement inspiré par la méditation des doctrines néoplatoniciennes, où la beauté conduit à la contemplation du divin.

Son art a ceci d’unique en son temps, que son naturalisme, encore renforcé par la netteté des détails, est comme éclairé (ou opacifié) de l’intérieur par un symbolisme, pour ainsi dire, infus dans la forme. Combinaison captivante qui devait fasciner, on l’a dit, tous les « néoprimitifs » à venir, Barbus, Nazaréens, Préraphaélites…

Les +

Le corpus des œuvres de Botticelli compte beaucoup de répliques peintes par les assistants et les élèves. L’exposition tente, entre autres, de faire le point sur la question de l’atelier.

Les –

Sur la quarantaine d’œuvres réunies ici, dont des répliques et des tableaux d’artistes contemporains, seule une poignée de peintures sont considérées comme autographes.

À voir

L’exposition « Botticelli », au musée Jacquemart-André, Paris, du 10 septembre au 24 janvier.

À lire

– Le catalogue de l’exposition, par Ana Debenedetti, Pierre Curie, Matteo Gianeselli, Christopher Daly, Patrizia Zambrano, éd. Fonds Mercator (240 pp., 35 €).

– Le hors-série de « Connaissance des Arts » (n° 944, 36 pp., 10 €).

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