Boldini au Petit Palais : « Le mouvement et la vitesse sont un des aspects de sa modernité ». Entretien avec la commissaire de l’exposition

Du 29 mars au 24 juillet 2022, le Petit Palais (Paris, VIIIe arrondissement) met en lumière le portraitiste virtuose et observateur attentif de la haute société Giovanni Boldini (1842-1931), dont la dernière rétrospective en France remonte à plus de 60 ans, dans sa nouvelle exposition « Boldini. les plaisirs et les jours ». À cette occasion, « Connaissance des Arts » s’est entretenu avec Servane Dargnies-de Vitry, conservatrice des peintures du XIXe siècle au Petit Palais et commissaire de l’exposition.

C’est difficile d’organiser une exposition Boldini ?

La crise sanitaire liée au Covid-19 a fait planer beaucoup d’incertitudes sur ce projet, d’abord prévu pour mars 2021. Dans ce contexte, il est difficile de négocier des prêts auprès de collections publiques ou privées souvent prestigieuses. Mais beaucoup nous ont f ait confiance et Barbara Guidi, ancienne conservatrice du Museo Boldini de Ferrare, a été notre relais auprès des collections italiennes, qu’elle connaît bien. L’autre écueil était les nombreuses expositions Boldini programmées en Italie depuis trois ans. Il fallait se positionner aux bonnes dates !

Giovanni Boldini, Jours tranquilles ou Jeune Femme au crochet, 1875, huile sur toile Williamstown, The Sterling and Francine Clark Art Institute © Image courtesy Clark Art Institute. clarkart.edu

Parti s’installer à Londres, Boldini s’établit finalement à Paris. Pourquoi ?

Boldini avait initialement quitté Londres pour terminer un tableau. Mais sur un coup de tête, il décide de rester à Paris, abandonnant marchand et modèles londoniens, tableaux en cours. Ville cosmopolite, Paris attire une clientèle internationale. L’artiste est happé par la vie parisienne, par ce qu’il entrevoit de succès et de gloire, de réseaux artistiques. Au début, pour se faire un nom, il passe par la galerie Goupil, pour qui il réalise essentiellement des scènes de genre puis, à partir de 1874, des sujets parisiens : la place Clichy, les passants, les cochers de fiacres, les cabarets. Dans les années 1880, Paris devient la grande métropole moderne, la Ville lumière. Les progrès de l’illumination électrique des rues le fascinent.

Giovanni Boldini, Scène de fête au Moulin Rouge, vers 1889, huile sur toile, Paris, musée d’Orsay © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Les années 1870 voient la naissance de l’impressionnisme. Quels sont ses liens avec le mouvement ?

Contrairement à d’autres artistes italiens à Paris, comme Giuseppe De Nittis ou Federico Zandomeneghi, Boldini ne cherche pas à se rapprocher du groupe. S’il devient un ami intime de Degas, avec qui il voyage, leur relation est portée par un goût commun pour la peinture ancienne. Cependant, on constate une porosité entre l’impressionnisme et son œuvre. Ses tableaux de Paris évoquent les impressionnistes et Caillebotte. Mais il s’intéresse moins à la tache, à la décomposition des couleurs, qu’à la vivacité, au mouvement, à la vitesse.

Giovanni Boldini, Feu d’artifice, vers 1890, Gallerie d’art moderne et contemporain, Musée Giovanni Boldini, Italie, Ferrare ©Ferrara, Gallerie d’art moderne et Contemporain / Luca Gavagna

Comment son style évolue-t-il ?

Pendant sa période italienne, Boldini s’adonne principalement au portrait. Mais à son arrivée à Paris, la galerie Goupil lui impose un style et des sujets qui correspondent au goût des collectionneurs, notamment des scènes en costume du XVIIIe siècle. Il y a alors chez Goupil une trentaine d’artistes italiens qui « font » du Boldini car cela se vend bien ! Mais à la fin des années 1870, la vogue de cette peinture décline ; les collectionneurs américains commencent à acheter Corot, Théodore Rousseau et l’école de Barbizon. Boldini réagit aussitôt à cette évolution du marché. Il cesse de vendre à Goupil et fait disparaître les scènes de genre de son catalogue pour revenir au portrait et à une inspiration plus personnelle.

Giovanni Boldini, Portrait de Miss Bell, 1903, huile sur toile, Villa Grimaldi Fassio, Civica Raccolta Luigi Frugone (Musée de Nervi), Italie © Musée de Nervi / Raccolte Frugone

Comment trouve-t-il sa nouvelle clientèle ?

C’est la comtesse de Rasty, sa muse et sa maîtresse, qui l’introduit dans les milieux mondains. Le succès vient rapidement : avec le portrait, Boldini a trouvé son mode d’expression. Ses propres aspirations artistiques coïncident avec le succès financier.

Quelle est sa culture visuelle ?

À partir des années 1880, la correspondance de Boldini atteste son goût prononcé pour l’art du passé. Il s’intéresse particulièrement aux peintres anglais du XVIIIe siècle, Reynolds, Gainsborough, Hogarth, qu’il étudie à Londres. Il est également sensible à la peinture hollandaise et flamande du XVIIe siècle. L’époque de son arrivée à Paris suit la redécouverte de Vermeer et de Frans Hals par le critique d’art Thoré-Bürger dans les années 1860. Hals exerce une forte influence sur ses portraits des années 1880, tels ceux de Cecilia de Madrazo Fortuny ou du peintre Joaquín Araujo, vêtus de noir. Il mentionne souvent Velázquez, Botticelli, Filippo Lippi, Ghirlandaio, veut aller voir les Tiepolo à Venise… Parmi ses contemporains, il est influencé par ceux qui, comme Manet ou le Belge Alfred Stevens, ont également un lien avec l’art du passé ; par Ingres aussi, pour la grande tradition du portrait et la liberté dans la manière de traiter les corps, parfois en les allongeant exagérément.

Giovanni Boldini, La Promenade au Bois, vers 1909, huile sur toile, Ferrare, Museo Giovanni Boldini © Ferrare, Museo Giovanni Boldini.

Apollinaire a audacieusement comparé Boldini aux futuristes. Comment définir sa modernité ?

Évidemment, lorsque Boldini développe son style, les futuristes ne sont pas encore dans le paysage artistique. Mais la chronophotographie de Marey, les recherches de Muybridge liées au début du cinématographe l’intéressent. Le mouvement et la vitesse sont un des aspects de sa modernité, de même que l’influence de l’éclairage électrique sur son traitement de la lumière. Il est en synergie avec la modernité de son époque. Il fait concurrence à la photographie, qu’il trouve trop statique. Cependant, il se méfie des avant-gardes, de ceux « qui font de la peinture avec la pensée plutôt qu’avec des couleurs », sans être académique pour autant. L’historiographie a tendu à opposer avant-garde et art officiel. En réalité, beaucoup d’artistes n’appartenaient ni à l’un ni à l’autre, tout en cherchant eux aussi une forme de modernité.

Giovanni Boldini, Portrait de Rita de Acosta Lydig, 1911, huile sur toile, Jamie Coleman, États-Unis © M. et Mme. James O. Coleman

Quel Boldini présentez-vous au Petit Palais ?

C’est une rétrospective, qui parcourt l’ensemble de sa production et embrasse des styles très divers. On y découvre bien sûr les portraits qui ont fait sa gloire et son succès, mais aussi les petits portraits du début de sa carrière, les scènes de genre dans le goût du XVIIIe siècle, les scènes parisiennes et quelques paysages réalisés en plein air. On y voit également des natures mortes, des vues de son atelier, toute une production intime qu’il ne montrait pas. Il peint pour lui-même des études de mouvement, délire sur des fragments de corps féminins dans des œuvres très modernes et personnelles. Il peint aussi des vues de Versailles ou de Venise dans le goût décadent.

Quel homme était-il ?

Boldini n’était pas un tendre ! C’était même un artiste tyrannique à l’égard de ses modèles. Le caricaturiste Sem, qui fut son ami proche, a décrit un petit homme agité, grotesque, faisant souffrir ses modèles en leur imposant de tenir des poses difficiles. Boldini aime éperdument son époque et ses modèles, mais cela ne l’empêche pas de poser sur eux un regard critique, d’en montrer la vanité dans sa peinture. Il ne se laissait pas diriger par ses commanditaires, à tel point que certaines de ses œuvres ont été refusées car jugées indécentes, et ont dû être reprises par l’artiste.

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