Biographie : Raoul Dufy, le bonheur en couleurs

Le Havre, son port gigantesque, sa plage lovée au pied de la colline de Sainte-Adresse, ces paysages de ville à la mer enchantent l’enfance et l’adolescence de Raoul Dufy (1877-1953). La musique aussi car Marius Dufy, son père, comptable dans une entreprise de métallurgie, est également chef de chorale et professeur de musique. À 14 ans, face aux difficultés financières de la famille (il a huit frères et sœurs), Raoul devient contrôleur dans une société d’importation de café du Brésil. Face au port, il est aux premières loges pour jouir du spectacle des grands vaisseaux venus du monde entier qu’on charge et décharge. Doué pour le dessin, le jeune homme suit, le soir, les cours de Charles Lhullier, ancien élève de Cabanel et admirateur d’Ingres. Il se lie d’amitié avec un autre élève promis lui aussi à un beau destin artistique, Othon Friesz. Il admire Eugène Boudin et découvre, émerveillé, La Justice de Trajan de Delacroix au musée de Rouen, « certainement une des impressions les plus violentes » de sa vie.

Un artiste sage

Appuyé par Lhullier, Dufy obtient une bourse de la municipalité du Havre pour poursuivre ses études à l’École des beaux-arts de Paris où se trouve déjà l’ami Friesz. Ils partagent un petit logement à Montmartre. Élève de Bonnat, maître exigeant qui a jadis « dressé » Toulouse-Lautrec, Dufy perfectionne son dessin au point d’utiliser sa main gauche pour tempérer sa virtuosité…

Raoul Dufy, Autoportrait, 1898, huile sur toile, 45 x 37 cm, Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle. Photo ©Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais /Jean-François Tomasian ©Adagp, Paris, 2022

Les premières œuvres exposées par Dufy sont celles d’un artiste sage et compétent, effleuré par l’art d’Eugène Boudin. En 1903-1904, il se familiarise avec les audaces impressionnistes. S’il admire Claude Lorrain, ce sont Manet, Monet, Pissarro, Renoir qui accompagnent ses premières années de peintre. À l’été 1904, il peint à Fécamp en compagnie d’Albert Marquet. Au Salon de 1905, il tombe en arrêt devant Luxe, calme et volupté de Matisse, paysage arcadien pointilliste irradié de couleurs pures. Devant l’œuvre, déclare Dufy, « le réalisme impressionniste perdit pour moi son charme ». La même année, la fameuse « Cage aux fauves » du Salon d’automne le conforte dans l’utilisation arbitraire de la couleur, de même que, l’année suivante, la rétrospective Gauguin au Salon d’automne où il expose pour la première fois. L’ami Marquet avec qui il peint à nouveau sur la côte normande l’accompagne vers le fauvisme. C’est dans cette veine que sa peinture connaît son épanouissement. En 1906, Dufy participe avec Braque et Friesz à la première exposition du Cercle de l’art moderne au Havre et accroche sa première exposition chez Berthe Weill.

Raoul Dufy, La Pêche, 1910, gravure sur bois, 36,8 x 52,1 cm, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, Reversement du musée du Petit Palais en 1961, photo : Paris Musées / Musée d’Art Moderne, © Adagp, Paris, 2022

Sur les pas de Cézanne

En 1908, son séjour à l’Estaque avec Braque le pousse à structurer ses compositions. Leur admiration mutuelle pour Cézanne guide leur recherche d’une traduction nouvelle de l’espace et des volumes. Ces recherches conduiront Braque au cubisme avec Picasso. Chez Dufy, les formes conservent des lignes identifiables, même dans une toile comme L’Apéritif, dont les rythmes en arcs de cercle colorés tendent à l’abstraction. Dans ses œuvres, la figure humaine devient monumentale, notamment avec le thème des baigneurs et des baigneuses. À partir de 1910, le primitivisme de ses premières gravures sur bois, qui évoque les xylographies médiévales, se communique à sa peinture: les hachures de l’estampe s’invitent sur la toile. Séduit par sa fantaisie, le couturier Paul Poiret lui confie plusieurs travaux décoratifs. Il crée avec lui une éphémère entreprise d’impression sur étoffe. En 1925, le peintre décorera les célèbres péniches de Poiret, Amours, Délices et Orgues. En 1912, Dufy se lie pour trois ans à une grande maison de soierie lyonnaise et crée des projets de tissus. Il reprendra cette activité après la guerre. Durant ces années de recherches, Dufy appartient déjà pleinement à l’avant-garde. Sa notoriété grandit. À Berlin, Herwarth Walden, directeur de la galerie Der Sturm, expose ses œuvres « cézanniennes ».

Paysage de Provence (1913) de Raoul Dufy, présenté dans l’exposition « Raoul Dufy. L’ivresse de la couleur », Hôtel de Caumont, Aix-en-Provence, 2022 ©Guy Boyer

Dufy participe également à la grande exposition internationale de l’Armory Show à New York en 1913 et à la Sécession berlinoise. En 1914, il expose au Salon Mánes de Prague. Pendant la guerre, il fonde au Havre l’Imagerie Raoul Dufy et diffuse des estampes patriotiques.

Raoul Dufy, La jetée-promenade à Nice, vers 1922, huile sur toile, 38 x 46 cm, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, photo : Paris Musées / Musée d’Art Moderne, © Adagp, Paris, 2022

La « couleur lumière »

C’est à Vence, en 1919, que sa peinture acquiert son style, reconnaissable entre tous, dans des paysages aux couleurs éclatantes, au dessin musical tout en boucles et arabesques. En décalant le trait noir du dessin et les aplats colorés, dans un effet évoquant les estampes populaires, l’artiste donne un surcroît de vitalité à ses compositions. En 1921, la galerie Bernheim-Jeune lui offre sa première rétrospective. Dufy est un artiste désormais célèbre, son talent est consacré. Il entreprend un long périple en Italie, qui le mène de Florence à Naples, et en Sicile. Il est conquis par la lumière, le bleu profond de la mer, les ruines antiques. Il voyage à Prague et à Vienne.

Raoul Dufy, Régates, 1935, huile sur toile, 73 x 92 cm, Musée d’Art moderne de Paris, photo : Paris Musées / Musée d’Art Moderne, ©Adagp, Paris, 2022

En 1926, il poursuit son exploration du Sud et découvre avec Paul Poiret le Maroc et l’Espagne, en attendant l’Algérie en 1934. Il fait pendant l’entre-deux-guerres de nombreux séjours sur la Côte d’Azur. À Nice, la baie des Anges est l’un de ses motifs de prédilection. Dans ses aquarelles marocaines, la couleur, légère, est posée d’un pinceau large, puis vient le dessin, nerveux, spirituel, d’une extrême virtuosité sous sa naïveté apparente. Cette transparence de la « couleur lumière », associée à un graphisme vibrionnant, se transpose dans les tableaux peints à l’huile. Le bleu intense de la Méditerranée se communique à ses œuvres peintes sur la côte normande. Abordé dès 1907, le thème des régates, avec leurs voiliers pavoisés, donne lieu dans les années 1930 à de brillantes variations. Entraîné par Poiret sur les champs de courses, il observe avec non moins d’intérêt les chevaux galopant sur la piste que la foule élégante qui se presse sur le vert tendre de la pelouse. Contrepoint à ces scènes de la vie au grand air, le thème de l’atelier du peintre, souvent associé au modèle nu, est l’objet d’infinies variations.

Raoul Dufy, Coupe de fruits, vers 1948, aquarelle et gouache sur papier vélin d’Arches, 50 x 66 cm, Musée d’Art moderne de Paris, Legs de Mme Berthe Reysz en 1975, photo : Paris Musées / Musée d’Art Moderne, © Adagp, Paris, 2022

Un décorateur né

À partir de 1934, l’utilisation du médium mis au point par le chimiste Jacques Maroger pour diluer les pigments lui permet d’accroître l’effet de transparence lumineuse de sa peinture. C’est la technique adoptée pour La Fée Électricité, immense composition destinée au pavillon de l’Électricité de l’Exposition internationale de 1937. Malgré le gigantisme, la fraîcheur primesautière de son art reste intacte. Décorateur né, Dufy a conçu les décors et les costumes du Bœuf sur le toit de Jean Cocteau, sur une musique de Darius Milhaud (1920), ainsi que plusieurs décors pour l’opéra et le ballet. Outre son activité de créateur de tissus, Dufy s’intéresse à la tapisserie, crée de nombreux cartons tissés aux manufactures de Beauvais ou d’Aubusson, collabore avec Jean Lurçat en 1941. Avec le potier Josep Llorens Artigas, rencontré en 1922, il produit par ailleurs une œuvre céramique importante. Cette activité débordante dans le domaine des arts décoratifs est à ses yeux le prolongement naturel de son activité de peintre. Lorsqu’on lui reproche sa peinture « décorative », il répond : « Cela ne me dérange pas. Comment empêcher la peinture d’être décorative ? C’est son but. » Réfugié à Nice en 1940, Dufy s’installe à Perpignan puis, en 1952, à Forcalquier. Le climat sec soulage la maladie dont il est affligé, une douloureuse polyarthrite chronique. Entrée tôt dans sa vie, la musique fait vibrer son œuvre ultime, avec la série des Orchestre et les hommages aux grands compositeurs, Bach, Mozart, Debussy. Une fin musicale pour le plus musicien des peintres.

Exposition « Raoul Dufy, l’ivresse de la couleur »
Hôtel de Caumont – centre d’art
3 Rue Joseph Cabassol, 13100 Aix-en-Provence
www.caumont-centredart.com
Du 6 mai au 18 septembre

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