Beckett, écrivain du néant et ami des artistes modernes

« D’abord, j’étais prisonnier des autres. Alors je les ai quittés. Puis, j’étais prisonnier de moi. C’était pire. Alors je me suis quitté. » Comment raconter la vie d’un homme tenaillé par le désir de s’absenter à lui-même ? Samuel Beckett (1906-1989), auteur de théâtre, romancier, poète, traducteur, écrivain passé de l’anglais au français, où commence-t-il? Et où finit-il, lui qui hante si justement notre conscience du monde?

Initiations à la littérature

1906, Dublin. Samuel Barclay Beckett naît le Vendredi saint, petit protestant en terre catholique. Famille cultivée, aimante. Piano, livres, parties d’échecs, balades à vélo, livres, baignades, psaumes, livres. 1920, Portora Royal College, Irlande du Nord. Un condisciple célèbre l’y a précédé : Oscar Wilde.  L’école se souviendra de Beckett comme du « seul prix Nobel de littérature (1959) à avoir également joué au cricket en première division ». 1923-1926, Trinity College, Dublin. Il poursuit des études brillantes, se passionne pour Dante, Racine, Ronsard, Pétrarque, et a une révélation pour le théâtre de Synge, figure du renouveau littéraire irlandais. Et puis, Paris. À l’automne 1928, Samuel Beckett est nommé lecteur d’anglais à l’École normale supérieure, rue d’Ulm. On le présente à un écrivain hors du commun : James Joyce (1882-1941). Il apporte son soutien à Work in progress, le premier titre de Finnegan’s wake. Au plus près de la collaboration littéraire avec Joyce, il est aussi proche de sa fille Lucia, avec laquelle il ébauche une liaison. Envers Joyce, Beckett revendiquera « une affection et une reconnaissance sans bornes ». « Il m’a fait entrevoir ce que peut signifier : être un artiste. »

La peinture, le pays du doute

Il faut attendre 1937 pour qu’il s’installe définitivement à Paris. Entre-temps, il aura publié un essai sur Proust en anglais, des nouvelles, son premier roman, Murphy, et des poèmes, enseigné au Trinity College puis cessé d’enseigner parce qu’il « ne peut se prêter à une chose infaisable ». Désemparé, Beckett voyage quelques mois dans l’Allemagne des artistes expressionnistes déjà menacés par le nazisme. À Paris, il y a aussi des peintres qui explorent les rapports qu’entretiennent écriture et représentation plastique. Beckett se lie d’amitié avec les frères Bram et Geer Van Velde, Giacometti, Duchamp, fréquente Maeght, Peggy Guggenheim, Georges Duthuit, historien d’art et gendre de Matisse, avec lequel il publiera dans la revue « Transition » en 1949, Trois dialogues, réflexions sur Tal Coat, Masson et Bram Van Velde.

Bram van Velde, Sans titre, 1939-1940, gouache sur carton, 126 x 76. Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle © Photo RMN-GP

« Qu’est ce que cette surface colorée qui n’était pas là avant ? Je ne sais pas, n’ayant jamais rien vu de pareil », écrit-il à propos de Van Velde. Mais cela vaut pour tous. La peinture, c’est le pays du doute. Mais aussi celui de la sensation. Tout comme l’écriture. Et justement, Beckett revient à celle-ci en rompant avec la dictature de la représentation. À la question « Quelles raisons avez-vous eu d’écrire vos romans ? », il répond : « Je n’en sais rien. Je ne suis pas un intellectuel. Je ne suis que sensibilité […] Alors, je me suis mis à écrire les choses que je sens ». Bram Van Velde ne dit pas autre chose : « Chaque phrase que Beckett a écrite, il l’a vécue quelque part. Chez lui, jamais rien de cérébral ». Tout lui est devenu clair, une nuit, en 1946.

Arikha Avigdor, Samuel Beckett, 1970, eau-forte, 23,7 x 17,8 cm. Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle © Photo RMN-GP

Les peintres de l’empêchement

La guerre est passée par là. Français dans la débâcle, il entre en résistance dans le réseau Gloria (fondé par la fille de Picabia) dès 1940 avec sa compagne Suzanne Deschevaux-Dumesnil. Dénoncés, ils fuient Paris pour rejoindre le maquis à Roussillon. Il y rencontre Henri Hayden, pour lequel il écrira Henri Hayden. L’homme-peintre en 1952. Il trouve dans son œuvre « impersonnelle, irréelle », un « double effacement », qui répond exactement à sa propre recherche. Car si la peinture l’habite, c’est sur le registre du deuil de la chose. La littérature, comme la peinture, doivent cesser de se livrer à la mise en forme des objets, la réalité étant un chaos, mieux, un agrégat d’atomes qui se dispersent pour révéler le rien. Que reste-t-il à la peinture si l’essence de l’objet est de se dérober à la représentation ? Bram Van Velde, Tal Coat, Masson, sont les « peintres de l’empêchement », les acteurs de la peinture moderne dans laquelle « est peint ce qui empêche de peindre ».

Alberto Giacometti Trois têtes d’hommes et tête de profil sur page de la revue Critique, 1960, Cambridge, Harvard Art Museum © Succession Alberto Giacometti

« Le réel s’étiole »

Beckett promène sa silhouette dégingandée dans le Paris de l’après-guerre. La nuit à Montparnasse, il croise Giacometti qui expérimente le même dépouillement et dont les portraits « disparaissent » sous l’accumulation des traits. Ces deux-là le savent : le réel s’étiole. En 1948, Beckett a écrit une pièce, inspirée peut-être par un tableau de Caspar David Friedrich, Deux hommes contemplant la lune, vu à Dresde en 1936. En attendant Godot est jouée à l’Odéon en 1953, puis reprise en 1961. Seul décor, un arbre en plâtre, frêle, minimaliste, signé Giacometti. Rien d’esthétique. Juste la précaire condition humaine. Car : « Où je suis, je ne sais pas, je ne saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer à avancer, je ne peux pas avancer, j’avancerai ». Et nous avec lui, nous avançons.

Samuel Beckett, En attendant Godot, Théâtre de l’Odéon, 1961 Photo : Roger Pic © Succession Alberto Giacometti

À voir

L’exposition « Giacometti Beckett. Rater encore. Rater mieux », Institut Giacometti, 5, rue Victor-Schoelcher, 75014 Paris, www.institut-giacometti.fr jusqu’au 28 mars.

À lire

Le catalogue de l’exposition, collectif sous la direction de Hugo Daniel, coédition Fondation Giacometti/Fage éditions, bilingue français/anglais (192 pp., 28 €).

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