Beautés d’Afrique et d’Océanie : l’exceptionnelle collection du bijoutier Michel Périnet

« Il était de la trempe d’Yves Saint Laurent, de ces hommes cultivés et curieux qui s’intéressaient à tout et savaient déceler le meilleur en chaque domaine », affirme Alexis Maggiar, directeur international du département Arts d’Afrique et d’Océanie chez Christie’s, à Paris. Un masque Luba d’homme-fauve au décor incisé rappelant les scarifications, une tête Fang ayant appartenu au peintre Maurice de Vlaminck, un bouclier des îles Salomon incrusté de nacre, un masque Nimba considéré par les spécialistes comme le chef-d’œuvre absolu de la statuaire guinéenne classique… Michel Périnet a acquis des pièces qui ont peu d’équivalents dans le monde et qui, pour certaines d’entre elles, n’ont pas été vues depuis plusieurs décennies. « C’était un homme discret, qui fuyait les mondanités, refusait les interviews. Très peu de gens entraient chez lui. Il vivait entouré de ses objets, conversait avec eux. Il ne les prêtait jamais, pour aucune exposition », confie le galeriste Bernard Dulon.

Une vie de collectionneur

Michel Périnet a voué sa vie à la beauté. À travers ses passions de collectionneur – les arts africains et océaniens, mais aussi l’Art Déco et la peinture moderne –, comme dans sa profession. Son père était décorateur, et lui, a décidé très tôt qu’il serait bijoutier. Au milieu des années 1950, il crée ses propres modèles. Puis il commence à acheter des pièces anciennes et se passionne pour l’Art Nouveau. Dans une petite galerie de la rue Danielle Casanova, à Paris, Michel Périnet va vendre des bijoux de Georges Fouquet, d’Henri Vever et, surtout, de René Lalique, dont il conservera, jusqu’à la fin de sa vie, plusieurs chefs-d’œuvre. Son goût le porte ensuite vers les créations modernistes, aux formes plus architecturées, de Georges Sandoz ou de Raymond Templier. Ses affaires prospèrent et l’antiquaire s’installe rue Saint-Honoré en 1980. Il y restera jusqu’en 2005, date à laquelle il décide de fermer sa boutique.

Masque Luba, République démocratique du Congo, fin XIXe-début XXe siècle, 51 cm, estimé entre 1 500 000 et 2 000 000 € © Christies 2021

En parallèle à son activité professionnelle, Michel Périnet adorait chiner. Il était l’ami des marchands et un habitué de l’hôtel Drouot, où il se rendait quotidiennement. « Nous nous sommes rencontrés il y a cinquante ans, se souvient la galeriste Cheska Vallois, spécialisée en Art Déco. Il était bijoutier, et nous commencions notre métier d’antiquaires. La même passion nous animait et nos conversations étaient enflammées. Il passait presque tous les jours devant la vitrine. Il aimait Jacques-Émile Ruhlmann, Jean Dunand, Pierre Legrain. En 1971, il m’a acheté une des premières pièces que j’ai eues d’Eileen Gray. Il avait compris que c’était quelque chose d’important, à une époque où personne ne s’intéressait à cette créatrice. On a véritablement commencé à la redécouvrir l’année suivante, lors de la vente Doucet. »

Chez lui, Michel Périnet mariait avec subtilité mobilier Art Déco, art moderne et statues d’arts primitifs © Christie’s 2021

L’émotion de l’Afrique

Cette vente historique, en 1972, sera d’ailleurs décisive pour Michel Périnet. Il est fasciné par le seul objet d’art africain inscrit au catalogue : un casque Kota du Gabon. Le couturier et mécène Jacques Doucet (1853-1929) l’avait acheté à Paul Guillaume (1891-1934), le marchand de Derain, Matisse et Modigliani, qui fut l’un des premiers à organiser à Paris des expositions d’art africain. Happé par ce visage lunaire aux lignes stylisées, Michel Périnet en fait l’acquisition, en même temps qu’une aquarelle de Francis Picabia, son peintre de prédilection. Un nouvel horizon s’ouvre à lui. Au fil des années, il va approfondir ses connaissances, se documenter, rencontrer les experts, pour affûter son œil et acheter ce qu’il y a de plus beau.

Statue Uli, Nouvelle-Irlande, XIXe siècle, 66 cm, estimé entre 600 000 et 800 000 € © Christie’s 2021

« Le degré d’exigence qu’il avait dans le domaine du bijou l’a poussé dans l’ensemble de ses collections à aller, toujours, vers le plus haut niveau de qualité. Il n’était pas un acheteur compulsif, il n’accumulait pas. Il lui arrivait de revendre un objet pour en acquérir un autre s’il le jugeait meilleur. Au moment de son décès, il possédait une dizaine de meubles Art Déco et une quinzaine de tableaux modernes. Pas plus. Pour l’art africain et l’art océanien, il avait conservé une soixantaine d’œuvres. Un nombre certes conséquent, mais qui peut paraître modeste au regard d’autres grands ensembles, comme la collection Vérité, dispersée en 2006 », souligne Bernard Dulon.

Le collectionneur accumulait les trésors d’Afrique et d’Océanie dans son appartement parisien © Christie’s 2021

Aux yeux de Michel Périnet, trois critères entrent en compte dans le choix d’un objet : ses qualités esthétiques, sa rareté, sa provenance. La tête Fang de Maurice de Vlaminck, publiée pour la première fois en 1984, n’avait jamais été montrée depuis 1930. André Derain possédait deux autres têtes assez proches, dont une est aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum of Art de New York. Mais ici, la qualité du visage est incomparable. Le masque Lega, chef-d’œuvre d’émotion contenue, compte parmi les dix connus des spécialistes. La statuette Baoulé, dont le travail de la coiffe est d’une infinie délicatesse, provient de la collection Rasmussen. Quant à la statue Fang, si moderne par ses lignes et ses volumes, elle a appartenu à Josep Lluís Sert, l’architecte de la Fondation Maeght, qui l’a ensuite léguée à l’université de Princeton.

De gauche à droite, Masque ngil Fang, Gabon, fin XIXe-début XXe siècle, 41,5 cm ; Masque Kota, Gabon, fin XIXe-début XXe siècle, 41,5 cm ; statue pou whakairo, Maori, Nouvelle-Zélande, première moitié du XIXe siècle, 37 cm © Bernard Saint-Genès

Joyaux de l’île de Pâques

Le corpus d’œuvres d’Océanie est tout aussi éblouissant. En plus d’un Uli noir de Nouvelle-Irlande, d’un immense masque blanc des îles Mortlock (Micronésie) ou d’une figure de proue des îles Marquises provenant de l’ancienne collection James Hopper et dont on ne connaît qu’un seul équivalent, au British Museum de Londres, Michel Périnet a réuni quatre objets rarissimes de l’île de Pâques. « Ils sont représentatifs des quatre “types” de sculpture pascuane de l’époque classique », explique Alexis Maggiar. Il s’agit d’une pagaie de danse, d’un pectoral orné de deux visages en croissants de lune, d’un Homme-lézard (ancienne collection George Ortiz), et d’un Homme à côté, une statuette d’ancêtre dont les yeux en coquillages sont incrustés d’éclats d’obsidienne. « Nombre d’œuvres réunies par Michel Périnet sont des sculptures “pré-contact”, qui datent du XVIIIe ou du tout début du XIXe siècle, précise Bernard Dulon. Avant de rencontrer les Européens, les Océaniens avaient pour seuls outils des pierres et des coquillages. Les objets de cette période sont les plus précieux et les plus émouvants. »

Pagaie Rapa, Île de Pâques, XIXe siècle, 76 cm © Christie’s 2021

L’ensemble des soixante œuvres qui composent la collection est estimé entre dix-sept et vingt-trois millions d’euros, et certaines pièces pourraient bien battre des records. Mais il sera peut-être possible, aussi, de s’offrir un objet à un prix plus accessible. Car parmi ces trésors aux pedigrees d’exception, il en est un qui a su conserver son mystère. Estimée entre deux et trois mille euros, une petite figure mi-homme-mi animal, en roche volcanique, laisse les experts perplexes. « S’agit-il d’une sculpture de Nouvelle Guinée ? Ou d’Amérique ? Malgré nos recherches, nous n’avons absolument rien trouvé. L’acheteur fera peut-être une très bonne affaire… », conclut Bernard Dulon.

À voir

La vente de la collection Michel Périnet est organisée par Bernard Dulon, Alain de Monbrison, Lance Entwistle (experts) et François de Ricqlès (commissaire-priseur). Elle aura lieu le 23 juin chez Christie’s, 9 avenue Matignon, 75008 Paris, 01 40 76 85 85, www.christies.com Exposition du 19 au 23 juin.

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