Au Domaine des Étangs de Massignac, l’art enchante le paysage

Connaissez-vous la libellule, cet odonate élégant, aussi fragile et irisé qu’une bulle de savon ? En anglais, on l’appelle « dragonfly », et c’est le nom que Garance Primat, longtemps, a donné à sa collection d’art moderne et contemporain. Une des raisons est que cette « demoiselle » aux quatre ailes diaphanes prospère en abondance sur le Domaine des Étangs, grande réserve naturelle et luxueux complexe hôtelier au cœur de la Charente limousine.

L’Éden oublié

« Sans le domaine, je n’aurais probablement pas initié cette collection », songe la jeune entrepreneuse qui a décidé de transformer en 2015 la propriété familiale dont elle avait hérité en territoire à l’atmosphère tout à fait unique. Sur les mille hectares qui le constituent, pas de chasse, pas de pièges, pas de pesticides, mais des centaines de vaches rousses, des sangliers au gré des migrations, des hardes de cervidés à peine troublés par le cri des bécassines des marais. Et puis un château du XIIIe siècle, des métairies, une salle d’exposition, des bibliothèques et, au flanc des vallons, au bord des étangs, des œuvres d’art, posées comme si le paysage les avait toujours accueillies.

Vue aérienne du Domaine des Etangs © Yorick Chassigneux

« La collection est volontairement très éclectique : photos de la Nasa et installation d’Ugo Rondinone, minéraux et sculpture de Wang Keping. Elle a une cohérence, l’équilibre de la nature, celui que nous avons perdu et qui nous porte pourtant, cette circularité des cycles de vie qui est aussi celle de la transmission oubliée. Je suis venue à l’art par les objets ethniques que j’ai rapportés de mes voyages et j’ai commencé à collectionner pour “meubler” les murs de l’hôtel, leur donner un sens. En 2017 nous avons ouvert la Laiterie, un espace d’exposition. Et nous avons franchi un cap avec l’acquisition de pièces plus muséales. Nous proposons une exposition par an, hier Yves Klein, aujourd’hui Tomás Saraceno. En avril, il implantera une installation pérenne, des nuages au-dessus d’un des étangs… » L’œuvre sera donc un fragment supplémentaire d’un parcours qui entraîne le visiteur vers une sorte d’Éden oublié.

Portrait de Garance Primat © Anne de Vandière et Tribu/s du Monde

Un lieu hors du temps

Et c’est vrai que franchir l’orée du Domaine des Étangs, c’est prendre le risque de s’égarer merveilleusement sur un chemin hors du temps. Le garde forestier des lieux, Jean-François Magnan, est le gardien attentif de ce royaume enchanté où s’épanouit une biodiversité exceptionnelle. Il note avec bonheur le retour des abeilles solitaires et de la très rare araignée des mauves, surveille le passage des compagnies de sangliers, dépeint avec passion l’évolution d’une clairière depuis les temps lointains du Moyen Âge, la croissance des aulnes. Et s’inquiète de ce que les Limousines rousses n’aient l’idée saugrenue d’aller bousculer, pour jouer, l’installation de Lee Ufan, soudain surgie au flan d’une prairie.

L’artiste Lee Ufan installant son oeuvre Relatum-L’ombre des étoiles (2014-2021) dans le parc du
Domaine des Etangs © Collection Garance Primat

Il faut marcher avec lui pour comprendre l’envoûtement si particulier qu’exerce cette intimité de l’art et de la nature, comprendre l’un avec l’autre et l’un par l’autre. Un vaste cercle borné par des plaques de Corten rouillé, une étendue blanche de cailloux scintillants et quelques pierres, comme tombées çà et là. L’artiste coréen a choisi le bord proche d’un cratère où une météorite géante s’est abattue il y a deux cents millions d’années. Mais tout autour, les jolies rousses aux yeux en amande, les prairies, les bouquets d’arbres nous ramènent sur une scène de Gainsborough. C’est à ce moment qu’on ressent tout le propos de Garance Primat : marier le vertigineux passé géologique et la plus pure contemporanéité, l’infiniment grand et le microscopique, et reconstruire, du Big Bang à nos jours, l’art du vivant.
Ce printemps, on installera une sculpture des Formes premières de Tony Cragg achetée récemment. L’emplacement n’a pas été choisi, il devra s’imposer « comme une évidence ». Elle rejoindra les babouchkas en or apaisantes de l’installation Mère veilleuse de Irina Rasquinet, qui scrutent inlassablement l’horizon. Ou la drôle de Vénus de l’étang de Wang Keping, taillée sur place dans un arbre malade, une sympathique géante qui semble sortir des eaux et va vieillir avec le temps jusqu’à retourner un jour à la terre.

Irina Rasquinet, Mère veilleuse, 2016, résine, peinture époxy or, H. de 72 cm à 174,5 cm © Arthur Péquin © Collection Garance Primat

C’est ce cycle inéluctable que Richard Long a interprété aussi avec un sobre cercle minéral dont la blancheur, à même la pelouse, n’étonne personne. « Les choses arrivent d’elles-mêmes, je suis portée par mon propos », souligne Garance Primat. La rencontre avec Tomás Saraceno, après avoir vu son travail à Paris, au Palais de Tokyo, était naturelle. Imaginez un artiste dont le symbole est l’araignée ! Nous avons la chance de ne pas avoir à programmer nos événements plusieurs années à l’avance, comme y sont contraintes les grandes institutions culturelles. Ce qui ne nous empêche pas de travailler avec elles, en prêtant des œuvres ou en participant à leurs programmes. »

Vue de l’exposition de Tomás Saraceno «Du sol au soleil» au Domaine des Etangs © Tomás Saraceno et Collection Garance Primat

Les artistes en résidence

Car, pour enchanté qu’il soit, le domaine n’est pas coupé du monde. C’est aussi une des tâches d’Audrey Zecchin, talentueuse responsable de la collection et des expositions, que d’ancrer le projet dans l’histoire présente. « L’exposition Yves Klein en 2019 a été un grand succès local : offrir un tel artiste en plein cœur de la Charente n’était pas gagné. L’enthousiasme a été réel et le signe que nous ne nous étions pas trompées. Nous continuons à acheter plusieurs dizaines d’œuvres par an, jamais dans les foires, toujours auprès des galeries ou des artistes. Mais surtout nous avons mis en place des résidences. Chaque année un artiste est invité à se laisser inspirer par le domaine et à créer pour lui. En 2019, Sam Falls a travaillé sur les traces d’animaux, produisant une œuvre infiniment poétique. Nous avons donc eu Wang Keping en 2020. Et en 2021, Caroline Corbasson a décidé de réfléchir ici sur le cosmos et le lien entre l’art et la science. Elle aussi est fascinée par la météorite de Rochechouart et rassemble des impactites (pierres impactées par le choc et la fusion lors de la chute) pour une installation pérenne en extérieur dont nous ne disons rien encore. »

Yves Klein, IKB 182 – Le monochrome, 1961 © Collection Garance Primat © Vincent Leroux

Sinon qu’elle tissera, elle aussi, ce lien vertical entre la terre et le ciel si cher à la collectionneuse. À l’image de cette libellule, vieille de plusieurs millions d’années, qui a su si bien s’adapter aux bouleversements biologiques. On en compte trente-cinq sortes différentes sur le domaine, un exceptionnel patrimoine vivant, qui fait du lieu un des vingt observatoires de l’espèce en Europe. Mais la libellule est aussi ce fétiche chéri des samouraïs qui en ont fait leur symbole. La raison ? Ne pouvant reculer, elle va toujours de l’avant. Exactement comme la collection de Garance Primat.

À voir

L’exposition « Tomás Saraceno. Du sol au soleil »
Domaine des Étangs, 16310 Massignac
05 45 61 85 00
www.domainedesetangs.com
du 22 juillet au 24 avril

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