Au château de Chambord, l’art contemporain tout en exubérances avec Pablo Reinoso

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » Pablo Reinoso pourrait faire sien le propos de Lamartine, tant ses bancs, chaises et autres créations semblent vivants et animés par le mouvement. Franco-argentin né en 1955 à Buenos Aires, installé en France depuis 1978, l’artiste conçoit une œuvre protéiforme à la frontière de la sculpture et du design. « Il y a une grande cohérence dans toutes mes œuvres, même si leur forme et leur apparence peuvent sembler provenir de mondes différents. Le château de Chambord accueille son œuvre, du 1er mai au 4 septembre 2022.

Mobilier échevelé

J’ai pris conscience que, quelles que soient les séries, mes œuvres produisent du vivant, de la vie », confie le plasticien qui vient de produire une vingtaine de créations spécifiques pour le Domaine national de Chambord, au terme d’une résidence dans le château. Cet apprenti sorcier a dessiné pour les jardins et les bosquets des chaises à haut dossier « échevelées » qui semblent s’élancer et rebondir sur le sol (Mirador, 2021) ; conçu des « flammes » de bois en suspens dans les cheminées du château (Extinguo, 2022) ; fait danser des chaises Thonet évidées avec la chorégraphe Blanca Li (Thoneteando, vidéo couleur, 2006). L’artiste, qui travaille avec son équipe le bois, le marbre et le métal dans ses ateliers à Malakoff, a toujours voulu donner une dynamique à ses productions. Dès 1982, il imprimait à une surface de marbre noir brillant le mouvement de l’onde (Paysage d’eau). Vingt ans plus tard, il faisait basculer successivement sur un mur et au plafond le parquet d’une maison avec son mobilier (Ashes to ashes), dans une incroyable rotation à 360 degrés.

Pablo Reinoso, Extinguo, 2022, bois sculpté, 0,66 x 1,10 x 0,65 m, ©RODRIGO REINOSO

Germination des formes

Plus encore, les objets de cet enchanteur prolifèrent dans l’espace, poussant comme des végétaux. « L’objet a une formidable capacité de reproduction, d’exubérance, d’arborescence, d’expansion, des mots qui m’importent, qui me suivent depuis toujours et qui correspondent à cette espèce d’exagération qui me caractérise », sourit Pablo Reinoso. Aussi applique-t-il une logique de croissance aux pièces qu’il crée (banc, chaise, cadre…) dans un principe de végétalisation : « Je “code” la croissance végétale de mon objet, comme un algorithme », explique-t-il. Ses cadres s’épanchent (Les Trois Grâces, 2012, Two for Tango, 2012, Laocoonte, 2014). Le bois de ses bancs Spaghetti, qu’il imagine depuis 2006, redevient végétal et continue de pousser. « Leurs lattes, jusque-là droites, se cambrent et s’incurvent comme des racines pour aller chercher l’eau dont on les prive, ou s’arquent et se renflent pour croître vers la lumière dont elles manquent », note dans le catalogue le commissaire d’exposition Yannick Mercoyrol, directeur du patrimoine et de la programmation culturelle du Domaine national de Chambord.

Pablo Reinoso, Promenade Chambord (droite et gauche), 2022, acier peint, 1,30 x 5,80 x 1,50 m ©RODRIGO REINOSO

Déjà en 2012 sur les Rives de Saône à Lyon, l’artiste avait conçu quatre groupes de sculptures qui « s’enracinent » et s’enroulent dans les anneaux d’amarrage de la Saône, immergés une partie de l’année. « Je travaille toujours comme si la nature reprenait ses droits », explique Pablo Reinoso, qui a choisi de libérer la croissance des buis du Domaine de Chambord, habituellement taillés de manière linéaire, et de « coloniser » les échafaudages d’une tour avec le dessin à l’encre de Chine d’une végétation proliférante (Entrelacs). Autant « d’expansions et d’exubérances festives », qui culminent avec l’extraordinaire sculpture de sept mètres de haut Révolution végétale (d’après Léonard) inspirée de l’escalier à double révolution du château, dont la forme géométrique se déploie à la façon de branches.

Pablo Reinoso, Feu de tout bois I, 2022, fonte de fer, 1 x 1,28 x 0,60 m ©RODRIGO REINOSO

Sculptures d’air

Le noyau central de cet escalier, sur lequel plane l’ombre de Léonard de Vinci, Pablo Reinoso l’a investi d’une pièce intitulée À double souffle (2022). L’œuvre est le dernier avatar de la série des Respirantes, des « sculptures d’air » dont il a inventé le principe à la fin des années 1990 : des coussins fabriqués à partir de tissu utilisé pour les montgolfières, équipés de petits ventilateurs d’ordinateur programmés de telle sorte qu’ils se gonflent et se dégonflent avec une soufflerie. Dès lors, Pablo Reinoso réussit à insuffler une respiration à la sculpture. Une démarche cohérente avec ses nouvelles peintures abstraites à l’encre de Chine (Éclosion, Vibrations) évoquant des organismes cellulaires vus au microscope. « Pablo Reinoso rend visible la circulation de l’énergie, le débordement par nature de la pulsion du vivant », conclut, enthousiaste, Yannick Mercoyrol.

Pablo Reinoso, Still Tree, 2019, acier galvanisé et bois, 7,50 x 3 x 2 m ©RODRIGO REINOSO

« Débordements, Pablo Reinoso »
Domaine national de Chambord
www.chambord.org
du 1er mai au 4 septembre

« Pablo Reinoso »
Galerie Xippas, 108, rue Vieille du Temple, 75003 Paris
www.xippas.com
du 14 mai au 31 juillet

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