À Paris, le Centre Pompidou fait revivre le Berlin des années 1920

En juin 1925, s’ouvraient à la Kunsthalle de Mannheim les portes d’une grande exposition intitulée « Neue Sachlichkeit » (Nouvelle Objectivité). Le directeur de l’institution, Gustav Friedrich Hartlaub, entendait faire le point sur de nouvelles tendances artistiques en Allemagne, caractérisées par le retour à une « figuration objective », à l’opposé du subjectivisme fiévreux et déformant d’un Expressionnisme alors en phase d’étiolement. Du 11 mai au 5 septembre, le Centre Pompidou accueille pour la première fois en France une rétrospective pluridisciplinaire de ce courant artistique emblématique de l’Allemagne des années 1920.

La République des arts

Pour flamboyant qu’il ait pu être dans les décades précédentes, l’Expressionnisme ne correspondait plus aux besoins d’une société nouvelle : le monde issu du cataclysme de la Première Guerre, dans une Allemagne vaincue, humiliée par le Traité de Versailles, ravagée par l’hyperinflation et une grande instabilité politique. Au sortir de la guerre, le pays a été le théâtre d’une révolution qui, dans le sillage de la révolution russe, visait à renverser l’ordre ancien pour instaurer un régime plus juste à l’égard du prolétariat. Au terme de luttes souvent sanglantes, les factions les plus radicales furent évincées et un gouvernement consensuel mis en place.

Anton Räderscheidt, Jeune Homme avec des gants jaunes, 1921, huile sur bois, 27 x 18,5 cm ©galerie Berinson, Berlin

Cette République de Weimar, d’abord fragile, va survivre aux violentes tensions qui la traversent, aux coups d’État qui l’assaillent, et parvenir à instaurer un relatif équilibre des forces. Elle connaîtra même, dans le courant des années 1920, une certaine prospérité qui profitera, entre autres, à la création artistique, au point de lui valoir le titre de « République des arts ». C’est l’époque du Bauhaus, école et laboratoire où se forgent les formes de la modernité. Si les artistes et enseignants du Bauhaus représentent la face optimiste et productiviste d’un art tendu vers l’avenir, sous la bannière de l’Abstraction et du Constructivisme, les « néo-objectifs » expriment, quant à eux, une vision plus sombre et désenchantée.

George Grosz, Portrait de l’écrivain Max Herrmann-Neiße, 1925 huile sur toile, 100 x 101,5 cm © The estate of George Grosz, Princeton, N.J. / Adagp, Paris, 2022 photo © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Cem Yücetas

Hartlaub distinguait, dans ce grand courant, deux directions bien différentes : « Je vois une aile droite et une aile gauche. L’une, conservatrice jusqu’au classicisme, enracinée dans l’intemporel, aspire à sanctifier, après tant de prétentions et de chaos, la santé, la plastique corporelle, dans un pur dessin d’après nature […] L’aile gauche est violemment contemporaine, née plutôt de la négation de l’art que d’une vraie croyance en l’art, elle cherche à dévoiler le chaos, le vrai visage de notre époque ».
Le premier groupe est globalement localisé en Bavière, région attachée aux valeurs nationalistes, conservatrices ou réactionnaires. Le second est basé principalement dans « Berlin la rouge », capitale des plaisirs, des libertés, sexuelles et autres, foyer d’activisme communiste et d’effervescence intellectuelle, mais aussi à Dresde, Karlsruhe, Cologne. Ces localisations, cependant, n’augurent pas toujours des choix politiques des artistes.

Classicisme ou vérisme ?

On peut avoir du mal à comprendre comment pouvaient être réunies sous la même bannière des démarches aussi opposées que le réalisme intemporel et désincarné, classicisant, d’Alexander Kanoldt, Georg Schrimpf ou Carlo Mense, et le vérisme acide jusqu’à la caricature, en prise directe avec la réalité sociale, d’un George Grosz et d’un Otto Dix, ou la précision clinique d’un Christian Schad.

Alexander Kanoldt, Olevano II, 1925, huile sur toile, 61 x 82 cm, détail ©galerie Berinson, Berlin

Si les artistes de « l’aile droite » semblent appartenir à ce grand mouvement de repli qui affecte les arts dans l’Europe des années 1920 et qu’on a qualifié de « retour à l’ordre », ceux de « l’aile gauche », souvent héritiers du Dadaïsme, font preuve d’une radicalité, politique et esthétique, qui a davantage séduit la critique moderne. Mais il existe pourtant un dénominateur commun entre les deux branches. C’est, en opposition avec l’Expressionnisme exalté, visionnaire et idéaliste, la dépersonnalisation, le retrait du « moi », évident chez les uns comme chez les autres et qui confère à leurs productions respectives un même silence du cœur, si l’on peut dire, une même douloureuse sécheresse teintée de cynisme, ici par le règne des formes vides, là par excès d’impitoyable lucidité.

Albert Renger-Patzsch, Verres, 1926-1927, Galerie Berinson, Berlin © Albert Renger-Patzsch Archiv / Ann und Jürgen Wilde, Zülpich / Adagp, Paris, 2022

Au détriment de l’humain

Cette dépersonnalisation dans la représentation du monde, quand elle est exacerbée, finit par doter les choses que l’on fixe trop intensément d’une étrangeté diffuse, comme si ces choses devenaient autonomes et étrangères à nous. En même temps, le principe de rationalisation qui gagne l’ensemble des rouages sociaux – mécanisation du travail, technicité et machinisme importés du modèle américain – compose un univers où le règne de l’objet s’instaure au détriment de l’humain. C’est l’homme qui devient l’étranger, dans un monde chosifié. Aussi, l’historien de l’art Franz Roh forgea-t-il la notion de « Réalisme magique » pour qualifier les natures mortes, paysages ou scènes de rue de certains peintres néo-objectifs dont le plus représentatif, dans ce sens, fut Franz Radziwill.

Carl Grossberg, Autoportrait, 1928, huile sur bois, 70 x 60 cm ©️Courtesy Bröhan Design Foundation, Berlin / Grisebach GMBH

Les historiens ont étendu cette notion d’objectivité aux différents arts durant la République de Weimar. On peut effectivement la percevoir en littérature (Bertold Brecht, Alfred Döblin, Herman Broch), en musique (Kurt Weill, Paul Hindemith), au cinéma (certains films de Pabst), en architecture (la « Nouvelle Construction »). Sans oublier la photographie : plus précisément le courant appelé Nouvelle Photographie, centré sur le monde des objets et illustré par Albert Renger-Patzsch et Karl Blossfeldt.

Zoom sur August Sander

L’exposition s’attache à éclairer et documenter tous ces domaines. Mais son originalité réside dans l’importance centrale accordée, justement, à la photographie. Plus que tout autre, la photographie est un moyen privilégié de saisie du réel. Et c’est l’œuvre du photographe August Sander (1876-1964) qui est placée au cœur du parcours muséal, comme emblème majeur de la vision objective appliquée, non aux objets, mais aux hommes. Souvent intégré à la Nouvelle Objectivité, Sander serait plutôt le pionnier de la photographie documentaire ou de la photographie sociale.

August Sander, Secrétaire à la Westdeutscher Rundfunk de Cologne, 1931, tirage original, épreuve gélatino-argentique 29 x 22 cm © Die Photographische Sammlung/SK Stiftung Kultur – August Sander Archiv, Cologne/ Adagp, Paris, 2022

Fils de mineur, il parvint à s’établir comme photographe à Cologne où il fréquenta le groupe des Kölner Progressive (Progressistes de Cologne) et notamment Raoul Hausmann, qui l’ont incité à organiser son travail en séries coordonnées autour d’un grand axe, le tout répondant à un seul projet artistique. Sa démarche consistant à portraiturer les personnes représentatives de la société de son temps, concrétisée une première fois en 1928 avec la publication de son « portfolio archétypal » Antlitz der Zeit (Visage d’une époque), va prendre les dimensions d’une somme photographique organisée en sections, elles-mêmes composées de plusieurs portfolios. Hommes du XXe siècle (c’est le titre de ce grand œuvre) présente quelque six cents clichés, allant de 1892 à 1954, répartis en sept catégories sociales : « Le paysan », « L’artisan », « La femme », « Les catégories socioprofessionnelles », « Les artistes », « La grande ville », « Les derniers des hommes ». Chaque personnage ou groupe humain étant cadré frontalement, « objectivement », selon une approche typologique alors inédite.

August Sander, Travailleurs du cirque], 1926-1932, tirage original, épreuve gélatino-argentique 28.00 x 21.10 cm © Die Photographische Sammlung/SK Stiftung Kultur – August Sander Archiv, Cologne/ Adagp, Paris, 2022

Ce monument étant resté inachevé, sa reconstitution et sa publication ont nécessité un travail colossal. Mais Hommes du XXe siècle apparaît comme l’une des œuvres phares de l’entre-deux-guerres, et une démarche pionnière : la photographie documentaire devait en effet devenir un domaine d’exploration des plus féconds pour toute une génération d’artistes, à la fin du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui.

À voir

« Allemagne / Années 20 / Nouvelle Objectivité / August Sander »
Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, galerie 1, niveau 6
Place Georges-Pompidou, 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
du 11 mai au 5 septembre

Cet article À Paris, le Centre Pompidou fait revivre le Berlin des années 1920 est apparu en premier sur Connaissance des Arts.