10 livres d’art pour les soirées d’automne

Maintenant que le bal des expositions de la rentrée est passé, avec de belles découvertes comme « Georgia O’Keeffe » au Centre Pompidou ou encore « Botticelli, artiste et designer » au musée Jacquemart-André, il est temps de prendre une pause lecture pour faire le plein d’art et de culture à domicile. Connaissance des Arts a sélectionné pour vous 10 livres à savourer cet automne. Au programme : la Sécession viennoise et son impact sur la création d’aujourd’hui, Baudelaire illustré, un tour des plus beaux opéras du monde et l’érotisme dans l’art du XIXe siècle… Il y en a pour tous les goûts.

1. La Sécession viennoise et nous

Il fallait beaucoup d’audace, de connaissances pluridisciplinaires et d’ouverture d’esprit pour oser affronter la Sécession viennoise en analysant son impact sur la création d’aujourd’hui. Pascal Morand, le président de la Fédération de la haute couture et de la mode, a relevé le défi et parvient ici à éclairer les liens, parfois inconscients, qui nous raccordent aux artistes de la Vienne 1900 : le fonctionnalisme et Otto Wagner, l’intérêt pour l’œuvre d’art total (Gesamtkunstwerk) et Gustav Klimt, l’attention aux normes écologiques et Adolf Loos, le savoir-faire artisanal et Josef Hoffmann. Dans le chapitre consacré à ce dernier, l’auteur pointe l’importance d’Hoffmann et de son palais Stoclet à Bruxelles sur Robert Mallet-Stevens et sa villa Noailles à Hyères, ou sur les Omega Workshops du cercle de Bloomsbury, en Angleterre. Mais surtout il rappelle la dette que nous avons envers Hoffmann et la Wiener Werkstätte pour tout ce qui concerne les notions de marque et de communication.

Le Moment viennois, par Pascal Morand, éd. Eyrolles, 215 pp., 19,90 €.

2. Corps érotiques

Le titre peut surprendre, mais il est parfaitement choisi, l’essor de l’érotisme au XIXe siècle occupant un champ distinct de celui du nu. Construite pour le regard masculin, l’image érotique bénéficie des nouveaux moyens de reproduction, photographies ou dessins de presse. À quel moment la nudité devient-elle érotique ? Lorsque la chair, dévoilée par un vêtement qui glisse, une posture impudique, s’incarne, dans sa matérialité tiède et molle, et quitte les rivages de la chaste statuaire antique ? L’auteur signe ici un ouvrage passionnant qui remet en question(s) notre regard nécessairement voyeur et les codes qui se mettent en place dans un siècle réputé « moral ». « Interroger la visibilité de la nudité féminine », souligne-t-elle. Le domaine est vaste et sa lecture complexe quand on arpente les œuvres de Courbet, Bouguereau, Gervex, Rodin. Qu’on y songe : l’Olympia de Manet est-elle un « simple » nu ou une image érotique ?

L’Œil en rut. Art et érotisme en France au XIXe siècle, par Claire Maingon, éd. Norma, 256 pp., 45 €.

3. Baudelaire illustré

Qui connaît Les Maux de la Guerre, un tableau historiciste peint par Joseph Liès et conservé au Musée royal des beaux-arts d’Anvers ? Dans ses commentaires sur le Salon de 1859, Baudelaire le décrit avec force détails, l’assassine en quelques adjectifs retors, et conclut qu’avec ses cernes noirs « chacun des personnages apparaît comme un morceau de vitrail monté sur une armature de plomb ». La messe est dite, l’œuvre est désossée sous nos yeux. Grâce au mécénat de Van Cleef & Arpels, Gallimard a pu ressortir dans sa collection Quarto les meilleurs textes de Baudelaire critique d’art et quelques incontournables comme Les Paradis artificiels ou Les Fleurs du mal. Tous sont accompagnés d’illustrations, de la Jeune Femme dans une robe bleu et noir de Constantin Guys pour Le Peintre de la vie moderne, au Pont-Neuf de Charles Meryon pour Tableaux parisiens. Avec cet épais volume en mains, on se prend à rêver sous le plafond de la galerie d’Apollon ou à Saint-Sulpice en relisant les notes de Baudelaire sur Delacroix.

Charles Baudelaire. La Passion des images. Œuvres choisies, éd. Gallimard, 1824 pp., 33 €.

4. Dunoyer réaliste ?

On se souvient de la pertinence des ouvrages de Michel Charzat sur André Derain et Roger de La Fresnaye. Mais cette biographie sur André Dunoyer de Segonzac (1884-1974) ne permet pas de remettre à niveau « le peintre en sabots », comme se qualifiait ce moderne, égal de Matisse et Derain dans les années 1920, aimé des grands collectionneurs français tel le couturier Paul Poiret ou l’industriel Pierre Lévy, et empêtré dans ses souvenirs du voyage en Allemagne de 1941. Après avoir évoqué un « robuste gaulois en société » et un « observateur ému et respectueux de la réalité », l’auteur assure que « l’unité, paradoxalement duelle de l’homme, se réalise pleinement dans son art qui exalte la force de la nature, l’amour de la vie et qui célèbre la poésie de la réalité ». Ce sont des mots. Plus qu’un réaliste dans la lignée de Courbet, Dunoyer de Segonzac est un fauve aux dents limées, un sage cubiste. Les toiles fortes manquent, les gravures sont dynamiques et les paysages à l’aquarelle charmants. Malgré de jolies anecdotes, cela ne fait pas un bon sujet d’étude.

André Dunoyer de Segonzac. La force de la nature, l’amour de la vie, par Michel Charzat, éd. Gourcuff Gradenigo, 238 pp., 39 €.

5. Nymphéas de rêve

Que n’aura-t-on pas écrit sur les Nymphéas de Claude Monet, conçus dès 1897 et installés trente ans plus tard au musée de l’Orangerie suivant les plans de l’artiste ? Clélia Nau, enseignante en esthétique et histoire de l’art au département Lettres, Arts et Cinéma à l’Université de Paris, fait un parallèle entre ce « diorama liquide » et le goût pour les aquariums publics, les serres et autres féeries d’eau au tournant du XXe siècle. Si l’on oublie les innombrables mots décomposés (tabl-eaux, dé-monte, dé-border) qui truffent le texte, ce face à face est très original car il convie face à la peinture impressionniste le cinéma naissant, la littérature symboliste de Rodenbach à Mallarmé, et la philosophie de Bergson. « L’aquarium, précise l’auteure, est autant un dispositif optique qu’une construction mentale, ouvrant sur les profondeurs de l’âme, frayant avec ce qui commence tout juste de s’appeler l’inconscient ». L’autre qualité de l’ouvrage tient dans les liens mis en avant avec les autres artistes XIXe (Gustave Moreau, Gallé, Whistler, Munch), avec la littérature (bon chapitre sur Proust et l’éloge du vitreux) et l’ouverture finale vers le contemporain (Pierre Huyghe, Hicham Berrada…). Même si le lecteur se perd un peu entre la « coulée oublieuse », la « spongiosité » et la « madréporisation », il retrouve les effets « poignants » de cette monumentale composition.

Machine-aquarium. Claude Monet et la peinture submergée, de Clélia Nau, Métis Presses, 224 pp., 28 €.

6. Tour du monde des opéras

« L’opéra est le dernier refuge pour la poésie et la fantaisie », écrivait Théophile Gautier. C’est avec ces mots qu’ouvre le journaliste musical Christophe Rizoud son ouvrage consacré à 130 temples de l’art lyrique. Dans ce merveilleux tour du monde, l’auteur propose de plonger (dans l’ordre alphabétique) dans l’architecture (signée parfois par des architectes de renom comme Renzo Piano pour l’Opéra Stavros-Niarchos d’Athènes ou encore Jean Nouvel pour l’auditorium de l’Opéra de Lyon) et dans l’histoire des opéras, du palais archiépiscopal d’Aix-en-Provence à l’Opernhaus de Zurich, en passant par l’Opera House de Sydney et La Fenice de Venise. Après être revenu sur la vie des édifices, pour chaque lieu répertorié, Christophe Rizoud rappelle les créations notables qui y ont vu le jour. L’occasion de (re)découvrir des théâtres plus ou moins connus, les chefs-d’œuvre qu’ils abritent (tels que la frise de Maurice Denis au Théâtre des Champs-Élysées ou le plafond de Marc Chagall au Palais Garnier) et, qui sait, donner envie de franchir (à nouveau) leurs portes.

Le Tour du monde en 130 opéras, de Christophe Rizoud, éd. Premières Loges, 320 pp., 32 €.

7. Tout Milhazes

Née en 1960, l’artiste brésilienne Beatriz Milhazes n’est pas une inconnue en Europe. On a pu voir ses toiles monumentales et joyeuses à la Fondation Cartier en 2009, à la Fondation Beyeler en 2011 et à la Fundaçao Calouste Gulbenkian de Lisbonne en 2012. « Je suis allé voir ce que les modernistes avaient développé en Europe, explique-t-elle, j’ai appris à peindre avec eux, en particulier avec Matisse, puis la géométrie et la construction picturale sont arrivées. C’est alors seulement que j’ai laissé entrer la nature dans mes tableaux ». À regarder de près cet énorme ouvrage publié avec soin, on s’aperçoit que c’est en effet vers 1989 que les fleurs, les feuilles, les tiges se développent de manière organique sur la surface de la peinture. Ils se mêlent à des formes traditionnelles, des rayures de papiers peints, de savantes formes géométriques. Dès le milieu du livre apparaît d’ailleurs un dictionnaire des motifs qui ponctuent son œuvre : broderie, soleil, algue, rayons, perle, symbole de la paix… On découvre avec plaisir ses interventions scéniques comme Tempo de Verao (2004) au Teatro Carlos Gomes et Meu prazer (2008) au Teatro Cacilda Becker de Rio de Janeiro. Ses fleurs, ballons et autres accessoires colorés bougent au rythme des danseurs et tournoient dans l’espace.

Beatriz Milhazes, par Hans Werner Holzwarth, Taschen, 520 pp., 60 €.

8. Shocking Pink

C’est la couturière Elsa Schiaparelli qui, en 1937, a lancé le terme de « Rose shocking » en voyant un échantillon de tissu. Singulièrement absent de ce petit ouvrage, cette nuance précise appartient à la gamme de « rouge lavé de blanc », allant de chair à fuchsia en passant par saumon, incarnat, parme ou cuisse de nymphe. Parmi les œuvres incontournables où le rose est à son aise, citons le Saint François reniant son père (1444) de Sassetta, Soleil couchant sur la Seine (1880) de Monet, Les Demoiselles d’Avignon (1907) de Picasso ou La Vie en rose (1931) de Raoul Dufy. Coup de chapeau pour Les Roses d’Héliogabale (1888) de Lawrence Alma-Tadema, où des milliers de pétales viennent recouvrir l’empereur allongé avec ses convives. « Une mort par asphyxie, explique l’auteure, qui commence comme un rêve avec une cascade de fleurs surgissant du plafond, parfumant l’air d’une fragrance enivrante ». Pour compléter l’analyse des tableaux viennent des anecdotes. En ce qui concerne l’œuvre d’Alma-Tadema : « la rumeur dit que l’artiste se fit livrer des centaines de pétales de roses du Sud de la France pendant quatre mois afin de pouvoir peindre son œuvre alors que les roses ne sont plus de saison en Angleterre ».

Rose, de Botticelli à Christo, de Hayley Edwards-Dujardin, éd. du Chêne, 110 pp., 15,90 €.

9. Le temps retrouvé de Walter Sickert

Au mieux considéré comme un peintre purement britannique, au pire franchement oublié, Walter Sickert (1860-1942) n’a jamais bénéficié en France de la reconnaissance qui aurait dû être la sienne. Premier livre à son propos paru en français, cette biographie due à Delphine Levy, fondatrice et directrice de Paris-Musées brutalement disparue en juillet 2020, pourrait changer la donne. Pourquoi cette amnésie ? Le peintre a pourtant longtemps vécu en France, où il a fréquenté toute l’avant-garde artistique, exposé, vendu chez les marchands connus. Élève de Whistler, ami de Degas dont les cadrages l’inspiraient, il a peint des sujets de music-hall, des paysages, des nus féminins, des scènes urbaines. Rien à voir cependant avec Toulouse-Lautrec ou Renoir. L’angle de vue, les pénombres, les couleurs sombres donnent aux scènes quotidiennes une tournure insidieusement dramatique. On songe aux personnages distancés de Hopper mais aussi aux films anglais de Hitchcock. À ceci près que Sickert a inventé un rouge fabuleux, troublant, inoubliable, une touche intime et brutale qui impressionnera Francis Bacon ou Lucian Freud, pour ne citer qu’eux. Une véritable postérité pour ce peintre dérangeant, séduisant et singulier à l’égal de Dickens, ce prodige de la littérature et son idole. Britannique et caustique, sûrement. Universel et passionnant, sans aucun doute. Comme l’écrit Wendy Baron, spécialiste du peintre, Delphine Levy a rendu Sickert à la France. Quelle chance !

Sickert. La provocation et l’énigme, par Delphine Levy, éd. Cohen & Cohen, 575 pp. 95 €.

10. De gloire et d’airain

La colonne Vendôme, c’est un peu la tapisserie de Bayeux de l’ère napoléonienne. Construite en 1805 avec le bronze fondu des canons pris à l’ennemi russe et autrichien à Austerlitz (matériau de qualité hétérogène, d’où une détérioration problématique), elle porte 250 mètres linéaires de plaques déroulant les triomphes de la Grande Armée. Elle a été pensée sur le modèle de la colonne Trajane de Rome et, en conséquence, c’est d’abord costumé en empereur romain que Napoléon la surmonte, puis en civil (redingote et chapeau) en 1831, et à nouveau en imperator avec le Second Empire. La Commune y voit un « symbole de force brute et de fausse gloire » et la renverse, Courbet étant injustement condamné dans cette aventure. Remise en place, elle devra attendre 2014 pour que la vilaine patine brune qui la rendait illisible soit enlevée, au terme d’une restauration exemplaire. Ce livre est passionnant de bout en bout. Les prises de vue exceptionnelles de David Bordes, réalisées au moment de la restauration, livrent l’histoire de la première armée nationale, les détails d’une épopée dont s’est nourrie la fièvre romantique et, au cœur du fracas, mille détails sur le rôle des femmes, des musiciens, le quotidien des troupes.

La colonne Vendôme, photographies de David Bordes, de Jean-Paul Nerrière, Laurent Baridon, Christophe Bottineau, Hubert Cavaniol, Claire Maingon, Antoine de Meaux, éd. Norma, 336 pp., 75 €.

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