10 livres d’art à savourer en mars

Le goût pour l’art ne se résume pas simplement au musée. Quelques pages d’un ouvrage peuvent toujours séduire les yeux et les esprits. À la maison, profitez de l’arrivée du printemps pour vous plonger dans de nouveaux livres d’art, de l’art des Pays-Bas à l’art contemporain. Vous aimez le symbolisme ? L’ouvrage d’Alix Paré et de Valérie Sueur-Hermel, paru aux éditions du Chêne, dresse un panorama de l’art de Gustave Doré, de l’interprétation historique, à l’étude des techniques et au commentaire d’œuvres. Vous préférez l’art contemporain ? L’ouvrage de Christine Oddo, aux éditions Tallandier, raconte le récit de la vie de Mary Reynolds, artiste surréaliste et amante de Marcel Duchamp. Connaissance des Arts a sélectionné 10 idées de livres d’art pour se cultiver chez vous, en attendant les beaux jours.

1. Ador, des murs au livre

« Ses peintures envahissent les pages et de cette monographie comme il recouvre les murs », écrit le critique d’art et commissaire d’exposition indépendant Léo Bioret. La première monographie d’Ador, retraçant 18 ans de création et de peinture à l’occasion de l’exposition de l’artiste à la Cohle Gallery à Paris du 7 au 30 avril, se présente à travers un corpus d’images puis d’un entretien sous forme d’abécédaire farfelu avec l’artiste et Gérard Lemarié, philosophe et enseignant. De La Réunion à Los Angeles, en passant par Bayonne, Le Mans, Paris ou encore Shanghai, l’ouvrage met en lumière le vocabulaire d’Ador qui mêle joyeusement enfance, contes, légèreté et actualité. « Il adore raconter des histoires, des contes, rigoler, rebondir et tourner les choses en dérision. », révèle Léo Bioret. L’occasion de découvrir cet univers décalé, décliné des murs du paysage urbain aux toiles et papiers de l’artiste.

Olibrius Ador, par Gérard Lemarié et Ador, éditions In Fine, 240 pp., 49 €.

2. Entre grâce et truculence

Après un ouvrage sur le Siècle d’or hollandais paru en 2019, Jan Blanc, professeur à l’université de Genève, revient sur la période antérieure avec cette étude sur l’art des Pays-Bas entre la fin du XIVe siècle et le milieu du XVIe, publiée par Citadelles & Mazenod (qui fait partie du même groupe que « Connaissance des Arts »). L’histoire de l’art traditionnelle s’obstine à envisager les Pays-Bas comme deux blocs, Flandres et Hollande, même avant 1581, date de la scission des Provinces-Unies protestantes et néerlandophones des Pays-Bas catholiques et espagnols. Pourtant, ici, cette production septentrionale est pensée comme un tout, Bourgogne comprise, et jusqu’à sa diffusion en Espagne et en Provence. S’appuyant sur une iconographie impeccable et étudiant la variété, la magnificence, les manières et les crises de cet art entre grâce et truculence, Blanc change notre manière de regarder ces créations souvent associées avec l’apparition du « romanisme » et du « maniérisme ». Il réunit également art majeur et arts mineurs (enluminures, tapisseries, pièces d’orfèvrerie…). Le chapitre le plus passionnant demeure celui consacré aux modernités, étudiant les sources d’inspiration italiennes (Van Orley et l’arrivée des cartons de Raphaël à Bruxelles pour être tissés chez le maître-licier Pieter Van Edingen Van Aelst) ou allemandes (Metsys et les gravures de Dürer), et soulignant l’autonomisation de genres comme le paysage et le portrait.

L’art des anciens Pays-Bas, par Jan Blanc, éd. Citadelles & Mazenod, 608 pp., 550 ill., 205 €.

3. Le portrait de la première réalisatrice de l’Histoire

Après Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges et Joséphine Baker : le duo Catel Muller et José-Louis Bocquet met en lumière Alice Guy dans sa collection Les Clandestines de l’Histoire qui réunit des portraits « bio-graphiques » de pionnières oubliées qui ont façonné le monde moderne. Dans ce nouvel ouvrage, ils retracent la vie d’Alice Guy, la première réalisatrice, productrice et scénariste ayant contribué à la naissance du cinéma, aux côtés des frères Lumière et Gaumont. Pour replacer cette grande femme dans l’histoire du 7e art, Catel et Bocquet ont effectué des déplacements pour retrouver les lieux où elle a vécu, de son pensionnat de jeunes filles à Ferney-Voltaire à l’immeuble de la rue de l’Atlas à Paris où elle s’est installée à son retour des États-Unis. Cette bande dessinée biographique très documentée (une chronologie, des biographies, une filmographie et une bibliographie sont à retrouver dans les dernières pages du livre) redonne ainsi sa juste place à cette pionnière du cinéma au destin exceptionnel.

Alice Guy, par Catel et Bocquet, éditions Casterman, 400 pp., 24,95 €.

4. Un fauve en liberté

À l’occasion de l’exposition « Charles Camoin, un fauve en liberté », le musée de Montmartre publie un catalogue qui retrace les liens qu’entretien ce « fauve méditerranéen » avec le quartier de Montmartre (où il occupe un atelier en 1908), tout en mettant en perspective ses toiles avec les œuvres de ses maîtres, Renoir, Cézanne et de ses camarades Matisse, Derain, Marquet, Manguin et Van Dongen. Cet hommage à Charles Camoin (1879-1965) met en lumière sa quête artistique, du Sud de la France à Paris, à travers des thèmes iconographiques et stylistiques qui ont marqué son œuvre tels que le fauvisme (Camoin participe à la « cage aux fauves » du Salon d’Automne de 1905), le nu féminin ou encore l’affaire des toiles coupées.

Charles Camoin, un fauve en liberté, dir. par Assia Quesnel, Saskia Ooms et Claudine Grammont, éd. Musée de Montmartre/In Fine, 176 pp., 25 €.

5. Bové en texte et dessin

Il se définit davantage comme un voyageur qu’un architecte et designer. Pourtant, c’est à ses interventions dans les villes que son nom doit rester attaché. À Strasbourg, c’est lui qui a, avec Alfred Peter, dessiné les lignes du tramway, le matériel roulant et le mobilier urbain. À Nice, il a réaménagé Ruba Capeu, l’extrémité de la colline du château entre la Promenade des Anglais et le port. Dans sa ville de Marseille, il a repensé le cours d’Estienne d’Orves et en a imaginé les luminaires, bataillé pour le parcours du tramway et créé, derrière les Docks, cette incroyable tourelle-projecteur-sculpture, que tout le monde a oubliée. Il a imaginé des sièges, des lampes, un couteau marseillais en forme de sirène… Charlie Bové (né en 1944) s’expose ici en texte et dessin. Il livre ses pensées sur l’architecture, sur l’urbanisme, sur le vivre ensemble. Les croquis de ses carnets expliquent de manière tout aussi spontanée ses projets, ses échecs et ses réussites. On le suit au Togo, au Bénin, au Pérou, au Louvre. D’un coup de crayon ferme et sûr, il dessine le galbe de la Suzanne de Tintoret comme la modénature du Palais Farnèse de Rome. Il croque un profil et mord les politiques.  Il analyse, puis assène ses convictions. Il y a là matière pour un livre encore plus ambitieux, accompagné des dossiers complets de ces quarante années de chantiers. Tout en gardant son immense potentiel poétique autour du temps, « du temps arrêté, du temps à moi tout seul, du temps sacré, celui du rêve et de la réflexion ».

La double vie de Charlie Bové, par Charlie Bové, éditions Jeanne Laffitte, 200 pp., 25 €.

6. Slavik éternel

Le premier chapitre de cet ou­vrage indispensable pour les amateurs de design ou les nos­talgiques du Paris des années 1950 est capital. Comment un jeune homme, que l’on s’ac­corde à appeler Slavik, élève de René Prou aux Arts Déco, remporte un concours qui le conduit à collaborer avec Serge Lifar, travaille bientôt avec Cassandre, est repéré par les jumeaux Jacques et Jean Adnet et croise Sartre, Simone de Beauvoir et Juliette Gréco ? Ce jeune Estonien (de son vrai nom Wiatscheslav Vassiliev), débarqué à Paris en 1928, pro­mène sa longue silhouette de dandy devant les terrasses ger­manopratines et se frotte aux artistes de la Réalité poétique. C’est le début de la carrière de ce talentueux peintre, carton­nier pour les Gobelins et déco­rateur ensemblier, créateur de la société Cadre qui produit des décors et de la réclame, responsable des vitrines des Galeries Lafayette et, surtout, aménageur du Drugstore des Champs-­Élysées en 1958, suivi de celui de Saint­-Germain­-des­-Prés en 1965. Avec plus de deux cents restaurants et pubs, Slavik (1920­2014) est à l’image des Trente Glorieuses, exubé­rant et prospère.

Slavik, les années Drugstore, ouvrage collectif, éd. Norma, 368 pp., 55 €.

7. Chez le duc d’Aumale

Aménagés sous la direction du peintre Eugène Lami dans les années 1840, les appartements privés du duc et de la duchesse d’Aumale au Petit Château de Chantilly furent désertés pendant l’exil de la famille d’Orléans. À son retour en 1871, le duc devenu veuf conserva intact ce mémorial intime des années heureuses, chauffage central et éclairage au gaz en plus… Dans ce livre érudit d’In Fine éditions d’art (qui appartiennent au même groupe que « Connaissance des Arts »), Mathieu Deldicque, conservateur du patrimoine au musée Condé, retrace la genèse d’un ensemble décoratif unique en France, récemment rendu à sa splendeur. Du néo-Renaissance de la salle à manger au XVIIIe revisité de la chambre de la duchesse, tous les styles défilent dans ce « laboratoire du grand goût Rothschild et du style Napoléon III ». Les meubles estampillés Grohé et les bronzes de Barye y côtoient d’authentiques créations de l’Ancien Régime.

Les appartements du duc et de la duchesse d’Aumale, par Mathieu Deldicque, éd. Château de Chantilly/In Fine, 104 pp., 19 €.

8. Doré sur tranche

Au départ, avec sa couverture gaufrée, ses inscriptions argentées sur la tranche, ses sublimes reproductions de gravures et son titre accrocheur, ce livre semble appartenir à la catégorie des coffee table books qu’on laisse traîner nonchalamment sur une table basse. Pourtant, ce choix de trois cent cinquante images tirées de la débordante production de Gustave Doré (celle-ci dépasse les dix mille estampes) satisfait pleinement le lecteur. Mise en perspective historique, analyse des différentes techniques (lithographie, eau-forte, gravure sur bois de teinte), commentaires sur les grands ensembles d’illustrations et de caricatures ainsi que sur une vingtaine de peintures et d’aquarelles, tout en fait un très bon ouvrage sur l’un des plus virtuoses artistes de la seconde moitié du XIXe siècle. On y retrouve avec plaisir Rominagrobis, chapeauté et ceinturé, pour Histoires et Contes du temps passé de Charles Perrault (1862) et les terrifiants hommes violents pris dans les branches décharnées d’une forêt pour La Divine Comédie de Dante (1868).

Fantastique Gustave Doré, par Alix Paré et Valérie Sueur-Hermel, éd. Chêne, 480 pp., 59,90 €.

9. Dans le salon de Lily

D’une plume bien aiguisée, le journaliste et critique musical Olivier Bellamy dresse le portrait de Lily Pastré, née Marie-Louise Double de Saint-Lambert, qui accueillit une kyrielle d’artistes pendant l’Occupation, de Darius Milhaud à Clara Haskil, de Youra Guller à Lily Laskine. L’auteur décrit le Paris culturel des Années folles, la Marseille de l’entre-deux-guerres, le passage des artistes surréalistes à la villa Air-Bel et leur transfert vers l’Amérique grâce à Varian Fry. Le point d’orgue demeure un spectacle d’amateurs, une nuit de 1942, sur une terrasse de la Campagne Pastré. «En fait, souligne l’auteur, ce sont de grands professionnels qui n’ont plus droit de travailler. Juifs étrangers, réfugiés, homosexuels, antifascistes ou amoureux de la liberté.» Christian Bérard et Boris Kochno ont créé les décors et les costumes de ce Songe d’une nuit d ’été de Shakespeare, orchestré par Jacques Ibert et dirigé par Manuel Rosenthal. C’est « un pied de nez à la barbarie, un défi de la beauté contre la résignation ». Et qui donnera naissance, six ans plus tard, au Festival d’Aix-en-Provence.

La Folie Pastré, par Olivier Bellamy, éd. Grasset, 176 pp., 18 €.

10. Tout contre Duchamp

Le récit de la vie de Mary Reynolds, écrit avec légèreté par Christine Oddo qui avait déjà concocté un super biopic du marchand Henri Marie Petiet, oscille entre passion et souffrance. Passion car cette jolie veuve de guerre américaine, une fois quitté Greenwich Village, se frotte à tout ce qui bouge à Paris au rythme du jazz du Bœuf sur le toit et des vernissages de Montparnasse. Elle côtoie la belle Kiki, se lie d’amitié avec Brancusi et se lance dans la reliure d’art. En parallèle, elle fricote avec Marcel Duchamp, elle est la maîtresse dans l’ombre, à l’écart, qui souffre souvent. Elle est plus élégante que les autres groupies de l’artiste mais moins importante qu’une partie d’échecs. Pendant l’Occupation, elle s’engage dans la Résistance, aide les artistes nécessiteux depuis sa tanière de la rue Hallé et, après-guerre, participe au montage d’expositions dédiées à Calder ou au surréalisme avec l’architecte Frederick Kiesler. Artiste, amante mais aussi relais entre les scènes artistiques des deux côtés de l’Atlantique.

Mary Reynolds, par Christine Oddo, éd. Tallandier, 270 pp., 20,90 €.

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